Les Acacias : un quartier à la veille d’une profonde mutation

8 mai 2018
67 vues
18 minutes de lecture

Le nom du quartier des Acacias reflète bien le caractère champêtre que revêtait cette plaine située entre le cours de l’Arve et de l’Aire avant son industrialisation. Ce paysage bucolique fut le théâtre d’un profond bouleversement quand les premières industries s’y installèrent dès le XVIIIe siècle. Sur ce vaste territoire à l’époque encore en partie en friche, deux grandes artères prirent forme pour structurer la circulation des véhicules venant alimenter les ateliers et usines en matériaux et combustibles. Aujourd’hui, un vaste plan de rénovation est en cours pour redynamiser tout le quartier dans la foulée du nouveau réseau ferré qui va relier la gare Cornavin à celle d’Annemasse, en France voisine.

Jusqu’à une époque encore pas si lointaine, ce triangle de verdure délimité par la route des Acacias, la route des Jeunes et le cours de l’Arve constituait ce que l’on appelle aujourd’hui le quartier des Acacias. Il était alors souvent la proie de crues qui inondaient les champs en lui apportant le limon charrié par les eaux. Cela les rendait propices aux cultures, car elles les irriguaient avant de se retirer lors de la décrue des eaux. C’est l’installation des pavillons de la Suisse traditionnelle (Le Village Suisse) sur la rive gauche de l’Arve (Les Vernets), lors de l’Exposition nationale de 1896, qui participa à la renommée de ce quartier.

Un prestigieux passé industriel

Ce n’est que quelques années plus tard, en 1899, que nait la société Motosacoche, créée par les frères Henri et Armand Dufaux, sur un vaste terrain situé le long de la route des Acacias. Elle produisait des motocyclettes et des génératrices électrogènes, ainsi que des avions à partir de 1909. L’idée maîtresse des deux fondateurs a été de développer un moteur à essence autonome qui s’accrochait au moyen de brides au cadre des vélos pour les propulser. Ce premier produit fut suivi par de vraies motocyclettes de 250 à 1000 cm3 qui remportèrent de nombreux trophées dans des courses renommées.

Les génératrices ont fait le succès économique de l’entreprise qui les vendit en grandes séries à l’armée suisse. Et la fabrication d’automobiles de la marque Maximag dura de 1923 à 1928. La société des frères Dufaux fut reprise par les Ateliers des Charmilles, puis par la société Jean Gallay SA, qui arrêta la production de moteurs – essentiellement destinés aux constructeurs de machines agricoles – en 1992.

C’est ce valeureux passé dans le monde automobile qui poussa bon nombre d’entreprises à s’installer dans le quartier où les garages, concessions automobiles, ateliers de carrosserie et commerces de pièces détachées pour l’automobile sont pléthore.

Un profond chamboulement

Tous les terrains qui formaient le quartier des Acacias étaient pourtant sujets aux caprices de la nature et du débordement de la Drize et de l’Aire qui les traversaient. Des travaux d’endiguement commencèrent en 1935. Ils furent entrepris en période de crise économique par de jeunes chômeurs. C’est en leur honneur que la route longeant le canal de la Drize porte encore aujourd’hui le nom de «route des Jeunes».

Le bord de l’Arve

Un important coup de pouce au développement des entreprises installées aux Acacias a été donné avec la construction de la gare de marchandise de la Praille, mise en service en décembre 1949. Une grande entreprise s’était établie au nord du quartier (Les Vernets) en 1898 : Firmenich, une société active dans les parfums, qui devrait bientôt déménager dans la zone industrielle de Meyrin-Satigny. Cela permettra de libérer de la place pour le démarrage de la construction du futur projet du PAV (Praille-Acacias-Vernier). C’est sur le territoire situé sur les berges de l’Arve que l’on trouve le théâtre du Loup, le centre sportif, la piscine et la patinoire (menacée de démolition), ainsi que la caserne militaire (où un important complexe d’habitations est prévu). Une agréable promenade piétonnière longe les berges de la tumultueuse rivière qui se jette dans le Rhône à la pointe du quartier de la Jonction.

Les marques indélébiles de son passé historique structurent le quartier

Plus au sud des Vernets, c’est l’imposant centre administratif et logistique du groupe horloger Rolex (que Hans Wilsdorf a créé à Londres en 1905 avant de venir s’installer à Genève en 1919) qui occupe plusieurs milliers de mètres carrés. La manufacture rencontra un succès fulgurant et ses bâtiments modernes et omniprésents donnent une touche de grande modernité à toute la partie septentrionale des Acacias. La Fondation Wilsdorf créée par le fondateur de la célèbre marque d’horlogerie apporte encore aujourd’hui son soutien à des projets d’intérêt public, tel que le magnifique pont en forme de cocon ajouré qui enjambe l’Arve pour relier le quartier à celui de Plainpalais.

Un peu plus au sud de la plaine des Acacias, c’est dans les anciens bâtiments (reconvertis depuis en centre multiprofessionnel) de la filiale genevoise, fondée en 1920, de la British American Tobacco, où étaient manufacturées des cigarettes, que l’on trouve une pépinière d’entreprises très actives dans le quartier.

Le Pavillon Sicli est assurément le bâtiment le plus emblématique du quartier.

Construit dans les années 1968-69 pour accueillir les activités de l’entreprise spécialisée dans les extincteurs, ce bâtiment surmonté de deux voiles de béton a été racheté par l’Etat de Genève en 2011 pour être transformé en centre d’accueil dédié à des activités culturelles. C’est aussi sous ses arches qu’est exposée une maquette du projet du PAV. On raconte que c’est lors d’une halte à une station-service située sur le parcours de l’autoroute N1, à Deitingen, que le directeur de l’entreprise Sicli fut subjugué par cette réalisation, qui comportait un voile en béton imaginé par l’ingénieur Heinz Isler. Le directeur de la société genevoise le mandata pour concevoir le bâtiment destiné à devenir le siège de son usine. On estime que sa forme gracile constitue l’un des plus beaux exemples des quelque 1500 constructions surmontées par un voile de béton que l’ingénieur diplômé de l’EPFZ a réalisées de par le monde.

Aujourd’hui, le quartier des Acacias porte la marque d’une multitude de bâtiments industriels et commerciaux, mais ceux-ci encerclent aussi de petites maisons d’habitation au charme désuet qui tranchent avec leur environnement. C’est en particulier le cas le long du chemin de Ternier. A noter que l’ensemble du quartier est sujet à une transformation de grande envergure dans le cadre du projet du PAV et qu’une épée de Damoclès pèse sur l’ensemble des bâtiments qui constituent un espace de vie très palpitant et multiculturel.

CARROSSERIE DE LA CROISETTE

Cesar Da Rocha, patron de la Carrosserie de la Croisette

Ancien tailleur de pierres, Cesar Da Rocha est arrivé en Suisse en 1995 de son Italie natale. Dans notre pays, il a changé totalement d’orientation et commencé par effectuer une formation de carrossier avant de travailler à la Carrosserie de la Croisette, située dans une cour intérieure de la rue Le-Royer. En raison de la mauvaise conjoncture, son patron le licencie un jour tout en gardant de bonnes relations avec lui. En 2011, il l’appelle pour lui proposer de reprendre sa carrosserie. Cesar Da Rocha accepte de relever ce défi, bien que la concurrence soit dure.

«Il s’agit d’un métier qui est passionnant, on apprend toujours quelque chose», explique-t-il.

Il faut trouver une clientèle qui aime le travail des artisans-carrossiers, et surtout la fidéliser, car les assurances tendent à orienter leurs clients vers les acteurs de leurs réseaux qui acceptent de casser les prix. Sans compter que le métier devient plus exigeant et qu’il faut se tenir toujours au courant des nouveautés. Mais il admet qu’aujourd’hui, le travail de carrossier consiste essentiellement à changer des pièces, car les redresser devient toujours plus cher à cause du coût de la main-d’œuvre. «Je travaille dans l’intérêt de mes clients, mais on est aussi obligé de s’adapter à l’évolution du marché». Il précise que, pour s’y retrouver, il faut beaucoup s’investir, surtout quand on a le salaire d’une secrétaire à temps partiel en plus de trois ouvriers et un apprenti à payer. Il faut suivre des formations continues pour se tenir au courant des nouveautés. «Mais si l’on travaille bien, on gagne encore sa vie.» Cela a eu des incidences sur sa santé: «J’étais un bourreau du travail et comme j’ai eu deux pépins de santé, j’ai un peu levé le pied», reconnaît-il.

L’avenir s’est assombri depuis le lancement du projet de PAV, qui prévoit de déplacer la plupart des entreprises artisanales du périmètre. Même si bon nombre de bâtiments ont été construits en droit de superficie, il faudra retrouver un emplacement où continuer à travailler. Cesar Da Rocha ne veut pas trop s’éloigner de ses clients, de peur qu’ils ne se déplacent plus jusque chez lui, même s’il met une voiture de remplacement à leur disposition. Il attend de voir où on lui proposera quelque chose d’équivalent. «On entend de tout dans le quartier», nous confie-t-il.

DUPIN 1820 BIENTÔT DEUX SIÈCLES DE PERFECTION

Cela fait quelques années que la maison Dupin a ajouté la date de sa création à sa raison sociale. Ses propriétaires actuels veulent en effet montrer par là tout le patrimoine qui perdure en son sein, explique Pascal Lüthi, codirecteur avec son frère Stéphane de l’entreprise reprise par leur grand-père au milieu du siècle dernier. Depuis 1982, cette entreprise occupe, à la rue Marziano, un bâtiment d’une superficie totale de 4000 mètres carrés où sont regroupés tous les ateliers ainsi que ses 70 employés.

Pascal Luthy, directeur général de Dupin 1820

«Dans ce bâtiment, on peut construire un projet de A à Z», souligne Pascal Lüthi. Durant la visite des lieux, une fois les salles d’exposition passées, on tombe sur l’atelier d’ébénisterie où travaillent une vingtaine d’ouvriers, mais aussi sur celui de vernissage, de tapisserie ainsi que dans le local des couturières, où 60 % du travail s’effectue à la main. Certaines opérations sont malgré tout réalisées avec des équipements modernes, comme dans la menuiserie où une machine à commande numérique effectue des travaux d’une très grande précision.

Situé au sous-sol, le stock de bois renferme 40 essences, dont certaines sont très rares et indispensables pour s’adapter aux exigences des clients. Les échantillons de tissus sont quant à eux présents en nombre impressionnant : entre 10 000 et 15 000. Une grande attention est portée à la quête de nouveaux matériaux pour des revêtements muraux en marbre structuré, en bois d’essences rares et provenant de forêts pétrifiées ou ceux restés enfouis dans des marais.

La maison allie les besoins de l’architecture d’intérieur avec le noyau de base de l’activité de la maison Dupin. « Nous sommes capables de passer de l’ancien au moderne en fonction des demandes de nos clients», souligne Pascal Lüthi, qui a commencé par apprendre l’ébénisterie avant de poursuivre sa formation par un Bachelor en Fine Arts aux Etats-Unis, alors que son frère avait choisi la voie d’architecte d’intérieur et s’occupe plus de l’administration de la maison. «La transition à la tête de l’entreprise s’est faite progressivement. Mon père a commencé à lever le pied entre 2000 et 2005», précise-t-il.

La planète entière est le champ de prédilection de la maison, avec des projets pour des particuliers ou des entreprises réalisés à Monaco, au Luxembourg, en France, en Finlande, mais aussi en Thaïlande, au Sultanat d’Oman, en Arabie Saoudite, aux Etats-Unis, etc. Tous ces défis ont été relevés grâce au sérieux et à la qualité du travail de la maison genevoise.

ANA GOMEZ MICAS DU DESIGN FAIT MAIN

Ana Gomez Micas, céramiste

Après des études en histoire de l’art en Espagne, Ana Gomez Micas est venue à Genève pour y étudier la céramique, à la Haute Ecole d’art et de design (HEAD), à l’époque où cette discipline y était encore enseignée. Après ses études, elle ouvrit une boutique à Carouge pour y exposer et vendre ses créations tout en possédant un atelier à Bellevue. Elle chercha des locaux plus vastes et plus pratiques qui lui permettraient de combiner sa passion. En 2006, une coopérative d’artistes et d’artisans s’est constituée pour gérer une partie des bâtiments abandonnés par la British American Tobacco. La jeune ibérique s’y intéresse, son dossier est accepté. Elle peut alors s’installer dans un local répondant à ses besoins et situé dans l’actuel complexe appelé BAT 34, rue des Acacias. Elle crée des objets usuels et utilitaires de la vie quotidienne, en porcelaine, dont elle connaît tous les secrets.

«Contrairement à ce que l’on croit, la céramique est très dure et ne se brise pas facilement, sauf naturellement si on la laisse tomber de haut», explique Ana Gomez Micas. «J’entreprends une réflexion sur l’usage que l’on fait des objets de la vie au quotidien.» Elle revisite surtout la forme des tasses et des autres éléments qui composent l’art de la table. Elle nous explique qu’il est important, lorsque l’on prend le thé et que l’on mange, de faire en sorte que ce moment de la journée soit agréable et d’être accompagné par de beaux objets, car il s’agit d’épisodes de vie et de partage.

Ana Gomez Micas aimerait faire revivre l’intérêt pour cette matière qui était qualifiée d’or blanc au XVIIIe siècle. Ses objets en céramique passent plusieurs étapes de production. Elle part de la matière liquide, modèle leur forme, les laisse sécher, les cuit dans son four, les émaille puis leur fait subir une deuxième cuisson à 1250 °C, y appose les éléments décoratifs en or ou en platine avant de les passer au four une dernière fois, à 850 °C. Elle a une passion toute particulière pour la céramique blanche, mais travaille aussi de la pâte de céramique colorée dans la masse ou du verre. Aimant par ailleurs transmettre sa passion aux autres, elle a donné des cours et organise des stages pendant les périodes de vacances.

Ana Gomez Micas présente ses objets dans son atelier et sa boutique, mais aussi en fin d’année lors d’expositions qui se déroulent à Genève ou en dehors des frontières du canton. Ses clients sont surtout des particuliers, enthousiasmés par l’originalité et la beauté de ses créations. «J’ai parfois des moments de découragement, mais c’est le pouvoir de la terre qui me pousse à continuer», indique-t-elle.

LE THÉÂTRE DU LOUP UN LIEU AUTONOME ET DÉCOIFFANT

L’actuel bâtiment qui abrite le Théâtre du Loup sur les rives de l’Arve, dont le premier spectacle avait été créé par une équipe de passionnés, a été construit en 1993 sur un terrain vague occupé auparavant par des forains. Cet édifice érigé avec l’appui financier de la Fondation Mathias Langhoff bénéficie d’un bail d’une durée de 5 ans, renouvelable tacitement à chaque échéance. Les succès de la troupe sur les planches ont gratifié celle-ci d’un large soutien. Un quart de siècle plus tard, dix à quinze spectacles y sont présentés chaque année.

La troupe qui a lancé la construction de sa propre scène occupait précédemment le bâtiment où étaient conçus les décors pour le Grand-Théâtre. Composée d’une équipe de jeunes mordus, elle a présenté son premier spectacle en 1978. Il s’agissait en fait d’un théâtre nomade ne disposant pas de sa propre scène. En 2003, soit dix ans après la construction de la salle de la Queue-d’Arve, un bâtiment annexe de deux étages y est adjoint pour disposer d’un lieu abrité où élaborer les décors et pour servir de local d’enseignement pour les jeunes qui y suivent des cours dispensés par l’équipe du théâtre. Les plus doués sont immergés dans le métier, car il arrive qu’ils interviennent dans des spectacles aux côtés d’acteurs adultes. Depuis 2014, la troupe dispose d’un bâtiment annexe, appelé «Le Muzoo», où sont entreposés les costumes et les décors, ainsi qu’un petit musée contenant des éléments retraçant la vie grouillante d’activités de la troupe.

Les décisions sont prises de manière collective au sein de l’association pour ce qui est du fonctionnement et de la programmation des spectacles sur la base des quelque 70 dossiers qu’elle reçoit chaque année. La compagnie théâtrale du Loup présente pour sa part un à deux spectacles par année. « Nous sommes dans un lieu de création », ne manque pas de rappeler Rossella Riccaboni, cofondatrice et membre du comité de direction et de programmation. Au programme, on trouve aussi bien des œuvres de Shakespeare et de Molière que des contes populaires, des pièces d’auteurs contemporains ou maison, mais aussi des pièces traitant de thèmes d’actualité, des pièces de cabaret, de transposition théâtrale, de bandes dessinées et de chansons.

Des collaborations sont engagées avec d’autres théâtres et troupes, ainsi qu’avec des lieux dédiés à la musique ou au théâtre, tels que La Gravière ou La Parfumerie. Cette année, un spectacle intitulé «Tous sur le Pont» sera présenté le 8 juin prochain sur la passerelle du Bois de la Bâtie – qui franchit l’Arve à quelques encablures du Théâtre du Loup – avec guinguette, grand bal et concert.

Photos de Maurane Di Matteo

« »

Vous aimerez aussi :

Non classé

Vente ou achat d'un bien : pourquoi confier son projet à un courtier ?

Contraintes juridiques, administratives, estimation des prix du marché… autant d’éléments qui peuvent compliquer la vente ou l’achat d’un bien. C’est pourquoi de nombreux propriétaires choisissent de faire appel à un professionnel de l’immobilier. Fabio Melcarne, président de la section des courtiers de l’USPI Genève, et Arnaud Turrettini, courtier membre USPI labellisé, reviennent dans ce numéro sur le courtage.
Bénédicte Guillot
12 minutes de lecture