De la lucidité à la ludicité
Du lac à la Jonction, c’est un fil bleu qui coule à Genève. Le Rhône comme terrain de travail, avant de devenir terrain de jeu. Ou comment le fleuve, à travers son évolution et son développement, est passé d’une réalité industrielle à une culture de services, jusqu’à proposer aujourd’hui un usage ouvertement récréatif.
Genève s’est développée dans le temps, elle s’est adaptée en s’accolant, en se redessinant, en s’appuyant sur ses forces. Celle de l’eau notamment.
Un fleuve électrique
Quand le Léman pouvait servir de ventre, au sens de réserve nourricière, pour l’homo lemanicus, le Rhône a toujours fait office de colonne vertébrale. Un lien, presque un trait d’union entre deux rives, malgré les distanciations historiques connues ou entretenues.
L’idée de revenir sur ce sujet est née en partie de l’ouvrage « Genève en vieilles photographies » édité par les éditions Lightmotif sous la houlette du couple formé de Viviane et Christophe Blatt. Un livre qui regorge d’une mine de détails (in)signifiants, qui proposent d’habiles sauts historiques, et laissent deviner un certain nombre d’interventions qui montrent de quelle manière Genève s’est construite autour de l’eau comme source vitale. Où il est possible de se rendre compte, images à l’appui, que nombre de « nouveautés » contemporaines (la mobilité douce, l’accès à la baignade, le « naming » des bâtiments…) trouvent déjà leur source au début du siècle passé. Pour le dire plus sobrement, au fil des époques et de la croissance d’une ville, les réalités et les besoins changent. L’adaptation à ces changements demande des choix pragmatiques, parfois perçus comme drastiques, mais pourtant incontournables.
Une histoire qui suit son cours
Si la transformation d’une cité doit toujours faire l’objet de réflexion plus que de précipitation, force est de constater que le Rhône est un bon exemple d’apaisement et d’appropriation. Il en est ainsi des promenades imaginées entre le quai de l’Île et celui des Bergues.
Fil rouge de l’histoire genevoise, le Rhône est un fleuve qui sert dorénavant de fil bleu. Les anciens bâtiments à vocation industrielle ont trouvé petit à petit de nouvelles fonctionnalités. Entre deux rives, c’était un ensemble principalement dévolu à des pratiques industrielles, à des réalités auxquelles la ville doit faire face – ici des abattoirs, là des usines hydrauliques – qui, aujourd’hui, font un clin d’œil au Rousseau de l’île éponyme. Dans le sens où une promenade le long du Rhône s’apparente de nos jours à une relecture moderne des Rêveries d’un promeneur solitaire. Un joli pied de nez à l’histoire quand on sait que la première vocation de celle qui s’appelait alors l’Île aux Barques avait vocation à servir de bastion militaire et de premier rempart.


Le fleuve, objet de fantasme
Dans un Guide de la Vieille-Ville, publié par la librairie Jullien sous la plume du journaliste Bernard Lescaze, il était écrit ceci : « Le Quai des Bergues offre l’unité de façades alignées avec chaînages et arcades en plein cintre pour les boutiques du rez-de-chaussée. Pour mémoire, leur réalisation est due à une vaste opération urbanistique et immobilière préparée par la Société anonyme des Bergues qui fit construire 24 immeubles et l’Hôtel des Bergues sur les terrains des fabriques d’indiennes de la famille Fazy. »
Une description qui trouve un écho certain dans la préface signée de l’historien et théologien Olivier Fatio : « La frénésie de modernité qui s’est emparée de la ville conduit à dégager l’île de petites maisons qui l’occupent depuis le moyen âge et à établir un barrage au pont de la Machine à l’occasion duquel le bras gauche du Rhône est temporairement vidé de son eau. » Et plus loin de décrire une Genève d’aujourd’hui : « Le tourisme en plein essor bénéficie de l’agrandissement du port dans la direction des Pâquis et des quais bordés de beaux immeubles résidentiels et d’hôtels de luxe. »
La mise en miroir de ces étapes historiques avec les défis d’aujourd’hui doit contribuer, d’une certaine manière, à faire accepter les changements nécessaires de notre temps : un développement urbain tourné vers l’intérieur, une densification qualitative, des reconstructions, plus de verticalité, etc. Où il s’avère que toute transformation n’est pas négative, bien au contraire, du moment qu’elle est pragmatique et réalisée avec le souci de la qualité.
Fil rouge de l’histoire genevoise, le Rhône est un fleuve qui sert dorénavant de fil bleu.
Une façade cinématographique
Là où Genève pouvait briller par quelques aménagements paysagers, la cité prouve, d’une rive à l’autre, un ensemble structuré et structurant. Les façades borgnes ont été augmentées de chemins de promenade, entre le Pont de la Machine et les ponts de l’Île, gagnant quelque espace sur le fleuve. La piétonnisation côté rue du Rhône n’était pas courue d’avance, contrairement à sa voisine d’en face, quai des Bergues, dessinée dans les années 1830 par Guillaume-Henri Dufour, dans le cadre des grands travaux d’embellissement de la Rade. La signature est forte, dans la lignée, même si à une échelle moindre, d’un baron Hausmann avec Paris.


On ne réécrit pas l’histoire. On l’étudie pour en comprendre les ressorts. Les berges ont de tous temps été aménagées, elles ont suivi une densification progressive, raisonnée. Aujourd’hui, elles sont une signature visuelle, une entrée de ville pas mal récupérée au niveau cinématographique : la série Quartier des Banques, le film Agents secrets… Reste que l’un des aspects les plus intéressants de cette descente du Rhône est qu’aujourd’hui, on semble en remonter le fil. Depuis un siècle, la densification a quasi été optimisée, depuis le paquebot du Seujet d’un côté aux récents aménagements de l’écoquartier de la Jonction ou aux immeubles du sentier des Saules. L’effet est tel qu’aujourd’hui, on semble en remonter le cours comme on en remonterait l’histoire.
Les berges ont de tous temps été aménagées.
Et au milieu coule une rivière
Le Rhône agit comme un aimant. En offrant notamment des plateformes sur le fleuve, le projet « Au fil du Rhône » mené en son temps par l’architecte Julien Descombes avait pour projet de redonner vie à un espace, et non plus de lui tourner le dos. De se le réapproprier plutôt que de renvoyer les rives l’une à l’autre. En 2000, l’initiative avait été largement saluée par l’obtention d’un Prix Wakker. Plus tard, la continuité des travaux a failli rapporter à ce périmètre nouvellement piétonnisé un « Flâneur d’Or ».


Depuis, l’idée a fait son chemin, puisque le bureau ADR (dont Julien Descombes fait partie) offre des renaturations ici et là. Le fleuve, la rivière, comme élément vital, mais aussi comme reflet d’une économie florissante. Ce qu’on peut voir notamment avec la renaturation de la Drize à ciel ouvert, un chantier titanesque au cœur du PAV, au pied d’une nouvelle densité urbaine. L’échelle n’est évidemment pas de la même importance, mais la symbolique s’en approche. Un fil bleu…
Il y a là une certaine idée d’un retour aux sources. À la source. Par exemple, à cette image faisant référence au projet des « Bains du Rhône » qui ont récemment fait l’objet d’une initiative municipale, et où l’on se rend compte que ceux-ci ont déjà bel et bien existé : « La Société des Bains du Rhône a été fondée en 1885, […] et installée au pont de la Coulouvrenière. Cinq ans après, en 1890, la Ville de Genève, pour les besoins de l’installation des forces motrices, obligea les Bains du Rhône à démolir leur installation et à la transporter en amont du pont de la Machine. » (in Journal de Genève).
En termes d’espace, le terrain gagné n’est pas énorme. Après quelques élargissements ici et là, c’est clairement dans l’occupation des rives que la densification a été la plus conséquente. Les buvettes se développent, les terrasses se multiplient, les enseignes font de la résistance. Et puis, finalement, on pave comme un clin d’œil au passé. De la Jonction à l’Île Rousseau, l’effort est soutenu, constant dans le temps. Il l’est par des opérations immobilières, paysagères, économiques aussi, notamment quand on pense à la récente opération conjuguant les efforts de Genève Avenue et les transports publics genevois. Il y a cette idée de commerce, finalement toujours présente. Parce que dans une ville qui évolue, ce ne sont pas que les vieilles pierres et les monuments historiques qui en font la vie. C’est aussi le commerce, celui qui fait rayonner et propose une attractivité à un quartier.
Christophe Blatt
Photographe

Qui êtes-vous ?
Au Marché aux Puces, on me connaît comme « l’homme qui achète des lots de vieilles photos ». Ce que je fais passionnément et compulsivement depuis bientôt cinquante ans. À côté de cela, mon métier, parce que c’était encore un métier quand je le pratiquais, était photographe.
Quel type de photographe étiez-vous ?
Un rationnel qui a suivi près de 450 cérémonies de mariage, un fabuleux réseau qui m’a ouvert des mondes et des milieux que je n’aurais jamais imaginé côtoyer. Ainsi du jour où, à l’occasion des 50 ans de l’OMC, je me suis retrouvé seul dans une salle de l’Intercontinental avec une quinzaine de chefs d’État dont Nelson Mandela, Bill Clinton et Fidel Castro.
D’où vient cet intérêt pour les vieilles photos ?
C’est d’abord la curiosité qui m’a guidé. Avec ma femme, nous gérons actuellement un fonds d’environ 25’000 images dont un bon nombre était passé « sous les radars » comme on dit. Elles alimentent notre service iconographique.
Et aujourd’hui ?
Par la grâce des (res)sources numériques, je regarde encore chaque soir entre 4’000 et 6’000 images. Parmi elles, j’aurai peut-être la chance de dénicher ce qu’on appelle dans notre milieu une perle.
Comment procédez-vous ?
C’est l’image qui choisit. Il n’est jamais question de noms ou de cotes, mais toujours de l’intérêt suscité par l’image. J’appelle ça une éducation au regard.
On me connaît comme « l’homme qui achète des lots de vieilles photos.
Christophe Blatt
Quel en est l’intérêt ?
Le fait que chacun va pouvoir se raconter une histoire en regardant ces images. Anciennes, elles sont néanmoins d’une indéniable modernité. Elles racontent Genève avec parfois des détails qu’on n’aurait même pas osé imaginer.
La couverture de notre livre* en est un exemple parfait : on y trouve un kiosque à l’orée du Pont du Mont-Blanc, le Winkelried en arrière-fond et même un bateau estam-pillé Ville de Genève dans un coin, et encore quasi tota-lement méconnu jusqu’alors…
*« Genève en photographies anciennes »,
Viviane et Christophe Blatt, Éditions Lightmotif,
www.lightmotif-editions.com
DES BÂTIMENTS TRANSFORMÉS AVEC SUCCÈS


Genève, un territoire contraint de 282,3 km2. Une des 26 pièces du puzzle helvétique qui ne tient que par une frontière de 4 km avec le voisin vaudois. Un canton aujourd’hui en pleine mutation. À la recherche de nouveaux horizons et de nouveaux espaces.














