La tour et les bains de Champel

21 août 2020
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Les vestiges les plus marquants du quartier qui surplombe la rive droite de l’Arve hantent encore les rêves de tous les Genevois qui y ont passé leur jeunesse. Aujourd’hui, les bains ont disparu, laissant derrière eux un passé glorieux. Les ruines de la tour de Champel ne sont malheureusement plus accessibles car elles présentent un risque du fait de leur délabrement.

Les ruines de la tour de Champel qui subsistent toujours laissent planer le mystère de leur présence au milieu d’un tissu urbain qui s’est modernisé au fil des ans. La tour avait été érigée comme but de promenade permettant aux riches curistes des Bains de l’Arve de se désaltérer entre les murs du salon de thé qui y était aménagé. Aujourd’hui, on y accède en s’engageant entre des immeubles modernes et fonctionnels qui ont été construits dans la rue éponyme. La ville de Genève a pris possession de la parcelle sur laquelle avait été érigée la tour, suite à une donation acceptée en 1988 à l’issue de dix ans d’âpres négociations.

Une station thermale célèbre dans toute l’Europe

Dès la fin du XIXe siècle, les célébrités accouraient de toute l’Europe pour profiter des vertus des bains thérapeutiques de l’Arve. On raconte que, parmi celles-ci, figuraient le pianiste et compositeur Camille Saint-Saëns ainsi que les écrivains Guy de Maupassant, André Gide et Romain Rolland. Le premier vantait les vertus de Champel-les-Bains en ces termes, dans une lettre à sa mère, en parlant de son ami Hippolyte Taine : « Il y fut guéri l’an dernier en 40 jours d’une maladie toute pareille à la mienne – impossibilité de lire, d’écrire, de tout travail de la mémoire. Il se crut perdu (…) Mais il revint cette année juste à temps. »

Cette vocation du quartier à attirer les hommes de lettres se perpétue aujourd’hui encore. Le jeune auteur à succès Joël Dicker situe en effet dans ce quartier le lieu d’hébergement du principal protagoniste de son dernier roman, L’Énigme de la chambre 266.

Un vaste et ambitieux projet immobilier

La tour de Champel n’en reste pas moins un témoin emblématique de cette période bénie des dieux pour l’économie du quartier. L’exploitation des flots tumultueux et vivifiants qui descendaient des glaciers qui couvraient les Alpes revient à quelques pionniers du thermalisme à Genève. Pour comprendre les tenants et aboutissants de cette épopée, il faut remonter aux années 1870, quand l’avocat et homme d’affaires David Moriaud lança, avec deux associés, le projet d’un vaste établissement de soins balnéaires à un moment où la mode du thermalisme était à son apogée dans des villes proches de chez nous telles que Divonne et Evian qui développaient leur réputation en attirant des curistes.

L’ensemble balnéaire de Champel était alors établi sur la rive droite de l’Arve, à la hauteur de l’actuelle piscine municipale de Carouge. L’initiative de la création des bains de Champel reviendrait au docteur Paul Glatz, qui aurait mandaté sa construction à l’architecte Alexis Falconnet. Les Bains de Champel se composaient des établissements balnéaires qui jouxtaient le domaine de Beau-Séjour, mais aussi, sur les hauts de celui-ci, d’une vaste maison patricienne qui fut transformée en hôtel de 200 chambres accueillant les riches curistes qui s’y arrêtaient.

Un défi technique au service de l’essor touristique Genève

La réalisation de la machinerie et des chaudières hydrauliques de l’établissement balnéaire fut le noeud de l’opération. Elle germa probablement dans le cerveau de John Rehfous, par ailleurs architecte et administrateur de la société hydrothérapique des bains de Champel.

Parallèlement aux installations techniques et balnéaires, le terrain attenant fut morcelé pour la construction de villas adaptées à la clientèle potentielle des bains. Un véritable quartier de villas émergea alors sur le plateau de Champel. Selon David Ripoll, auteur d’un livre sur cette épopée, il s’agissait « d’attirer vers les eaux limoneuses de l’Arve toute une clientèle cosmopolite, avide de douches glacées, de concerts en plein air et de promenades sous les marronniers ».

Construit en 1880 à la gloire de David Moriaud, père spirituel de ce vaste projet, le château Ashbourne (ou villa Rhéa) y veille encore du haut du plateau de Champel.

L’hôtel Beau-Séjour fut agrandi une première fois en 1885 puis fit l’objet d’une extension au cours d’une deuxième étape en 1907, selon les plans des architectes Eugène Hensler et Arthur Boissonnas, dans le style Belle Époque enrichi de tourelles et d’ornements du plus bel effet.

Entre-temps, les promoteurs avaient réussi à convaincre les autorités de l’importance des transports pour la réussite de leur projet. En 1894, une ligne de tramway électrique est ouverte entre la gare Cornavin et l’hôtel Beau-Séjour. Son trajet suit la rue de Coutance, traverse le Pont de l’Île, remonte la rue de la Corraterie avant de filer en direction de Champel pour s’arrêter devant l’hôtel des bains, terminus de la ligne, à quelques centaines de mètres de la nouvelle halte de Champel du Léman Express.

Gare de Champel

Le témoin privilégié d’un projet pharaonique

La tour de Champel a été construite en 1878 pour inviter les promeneurs, les curieux et les curistes présents sur place à profiter de la vue panoramique sur les Alpes, le Jura, le Salève, le Fort de l’Écluse, le serpentement de l’Arve et les quartiers de la ville, dont on profitait depuis le plateau de Champel. Cette tour de style moyenâgeux est construite avec des matériaux de récupération (molasse du lac) provenant d’une ancienne maison située en ville de Genève. Haute de 17 mètres et située à 250 mètres de l’hôtel, en surplomb de la falaise dominant l’Arve, cette tour d’observation offre un décor de carte postale à tous ceux qui sont à la recherche d’un endroit propice à la rêverie et à la nostalgie.

Avec son assise de forme carrée à sa base sur le tiers de sa hauteur, sa structure architecturale se transforme ensuite en figure octogonale. Une fois que l’on a gravi les escaliers escarpés qui mènent au sommet, on a le souffle coupé. Une minuscule guérite de guet caractéristique des châteaux forts moyenâgeux (ou échauguette) placée en encorbellement de la muraille ne peut échapper à notre regard. Les fenêtres de la tour comportent des meneaux croisés et accolades. Deux grandes sculptures en bas-relief mêlent les visions panoramiques au discours patriotique. « La première, qui flanque l’entrée principale, figure un groupe de trophées adossés à un arbre », relève dans son ouvrage Véronique Palfi, qui a réalisé en 2007 une étude historique des lieux pour la conservation du patrimoine architectural de la ville de Genève. « La seconde, très abîmée, présente ce qui reste d’un aigle avec un panorama de lac et montagne », poursuit-elle. En 1889, un petit pavillon abritant une salle de rafraîchissement est érigé au pied de la tour et le public peut toujours y accéder quand bien même le terrain sur lequel il a été construit a été vendu à la société Champel-Beau-Séjour.

En 1897, David Moriaud fait agrandir le pavillon pour le transformer en villa. Celle-ci passe en d’autres mains et fait l’objet d’importants travaux qui, sous le coup de crayon de l’architecte Adrien Peyrot, lui confèrent un aspect mouvementé tout en réussissant à intégrer le pavillon de rafraîchissement à la tour. C’est probablement à cette occasion que la bâtisse prit alors le nom – pendant une certaine période – de château Montjoie que l’on trouve toujours sur un mur situé à l’entrée de la parcelle où est érigée la tour.

Un quartier blessé dans sa chair

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le sort du quartier où était implantée la tour risqua pourtant de basculer. Dans la nuit du 11 au 12 juin 1940, trois vagues de bombardements traversèrent le ciel genevois. Aux commandes de leurs aéronefs, des aviateurs anglais lâchèrent huit projectiles de 170 kg sur le quartier de Champel. Les quartiers de Plainpalais et Carouge furent aussi visés fortuitement par les pilotes britanniques ; peut-être même que ceux-ci pensèrent que la tour de Champel était un observatoire idéal pour les soldats de la défense aérienne ennemie. En réalité, partis de la fière Albion, les pilotes anglais cherchaient à atteindre les usines de fabrication de chars blindés et d’avions militaires situées à Gênes (Genoa sur leurs cartes), mais confondirent peut-être ce nom apposé sur leurs cartes avec celui de Geneva.

Il faut dire que l’Italie de Mussolini venait d’entrer en guerre aux côtés des Allemands deux jours plus tôt, qu’il faisait mauvais temps et que les pilotes suivaient cette route pour la première fois. Un grand nombre de soldats suisses logeaient alors à l’hôtel Beau-Séjour qui fut touché par un tapis de bombes. Un mort fut retrouvé dans les décombres de l’annexe de l’hôtel et deux personnes succombèrent à leurs blessures dans les jours qui suivirent.

En route vers un nouveau destin

L’hôtel fut finalement racheté par l’État de Genève en 1943, à la suite de la disgrâce dans laquelle tombèrent les bains publics, lorsque les conditions d’hygiène furent améliorées dans les appartements privés, désormais dotés de salles de bain. Cela sonna le glas de ce magnifique défi lancé par des pionniers et aventuriers croyant fermement au potentiel de Genève pour les vertus naturelles.

L’hôtel abrita temporairement le siège de la Croix-Rouge avant d’être rasé en 1957. On y construisit à sa place la clinique Beau-Séjour, qui est encore aujourd’hui une dépendance de l’hôpital universitaire cantonal (HUG).

En 1976, le conseil municipal de la ville approuve un plan localisé de quartier dont la particularité était de conserver la tour. Les promoteurs proposèrent alors à la ville de leur céder gratuitement le terrain et la tour en échange de la restauration de cette dernière. Les travaux furent finalement réalisés en 1988. On considéra alors que la tour méritait d’être inscrite à l’inventaire, même si l’intérieur, non rénové, restait dans un état déplorable. Elle est inscrite depuis 2003 sur la liste des bâtiments méritant de faire l’objet d’un entretien spécifique.

« L’édicule constitue un témoignage historique et architectural dont l’intérêt augmente au fil du temps. C’est, hélas, un bâtiment fragile en raison de ses matériaux de construction, la molasse supportant mal les eaux de ruissellement », note Véronique Palfi dans son étude.

DAVID RIPOLL LE COUP D’OEIL DE L’HISTORIEN SUR UN PROJET TROP PEU CONNU DES GENEVOIS

David Ripoll

Pour cet historien qui travaille au Service de l’inventaire des monuments d’art et d’histoire du canton de Genève, ainsi qu’à la direction du département de l’aménagement, des constructions et de la mobilité (DACM) de la ville, le site des Bains de Champel nécessite une analyse assez pointue en ce qui concerne sa réalisation. Deux bâtiments y ont fortement imprégné le paysage de ce projet, à savoir d’une part, le bâtiment des bains et, d’autre part, le Grand Hôtel. Par contre, le quartier des villas allait dans le sens d’une dilution de ce concept. Il ne reste aujourd’hui plus que le quartier des villas comme signal fort de ce concept, qui est désormais totalement dissocié des parties manquantes qui demeurent très importantes pour celui-ci. On peut trouver encore aujourd’hui de nombreuses traces d’éléments qui sont méconnus du concept global élaboré à l’époque, tels que des cheminements.

La question qui se pose de manière récurrente est cependant de savoir pourquoi le projet de Champel-les-Bains ne représente-t-il pas un emblème qui aurait pu retenir plus d’attention et obtenir plus de soutien de la part des pouvoirs publics.

« Je ne crois pas que des décisions erronées aient été prises dans le contexte de l’époque. Avec les années, le concept d’hydrothérapie – qui constituait le point fort du projet – n’a pas répondu totalement à ses objectifs. L’approche médicale de la santé a évolué. Il a bien marché quand la conjoncture y était favorable », explique David Ripoll. Pour lui, il est indispensable que les gens tout comme les médecins croient en l’hydrothérapie et la défendent. Dès l’instant où elle évolue dans une autre direction, sa justification est mise à mal. Cela a été une question de mode : « À l’époque, on croyait fermement que l’eau descendant des glaciers revivifiait les organes du corps humain ». Ce concept a ensuite été concurrencé par une alternance entre les bains d’eau froide et chaude. « On ne peut pas dire que c’est faux », précise l’historien, « même si les bains s’inscrivent plus dans l’optique du bien-être que dans un objectif de soin médical ».

Le projet de Champel-les-Bains n’a pourtant pas disparu en raison de la concurrence des autres bains publics qui s’ouvraient dans la ville de Calvin. L’un, très ambitieux, avait été élaboré sur la base du bâtiment du Pont de la Machine.

D’autres projets ont existé par exemple aux Eaux-Vives. C’est vrai qu’à l’époque, la tradition des bains était très ancrée dans la population. Aujourd’hui, cette habitude a tendance cependant à revenir à la mode. Il n’y a qu’à penser aux nouveaux bains des Eaux-Vives. « On peut aussi faire un parallèle avec Zurich où ce concept d’hydrothérapie est très ancré dans les habitudes des gens », rappelle David Ripoll.

À Genève, le concept d’hydrothérapie a bien fonctionné durant une quarantaine d’années. Il est parvenu à imprégner la ville. Ce n’est qu’ensuite que l’intérêt pour ce concept s’est amenuisé. Il avait pourtant tous les atouts pour gagner. Il est fort dommage que ce lieu soit aussi méconnu, car il est resté un peu à l’écart des centres névralgiques et du tumulte du centre-ville. Or, il présente un réel intérêt, étant donné qu’il a été construit avec des matériaux de belle facture et de bonne qualité.

 

Références :

– Champel-les-Bains, livre paru aux éditions Infolio sous la direction de David Ripoll ;

– Tour de Champel, étude historique réalisée par Véronique Palfi et parue en décembre 2007 sous l’égide de la Conservation du patrimoine architectural de la ville de Genève.

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