La rade

8 mai 2023
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La Rade est un emblème de Genève. Unique du fait de sa position centrale, elle est aujourd’hui considérée comme un haut lieu touristique, concentrant les flux et les usages. Pour valoriser ce site exceptionnel, la Ville et le Canton ont défini, en mai 2019, un ambitieux projet d’aménagement fondé sur une image directrice.

Images de synthèse : Pierre-Alain Dupraz architectes

Tout le monde y passe : du touriste d’un jour à l’étudiant en sciences sociales, en passant par l’entrepreneur. La Rade est l’épicentre du paysage genevois, devenue le symbole d’un cœur névralgique aussi attrayant que complexe en termes d’aménagement. S’étirant de Genève Plage au parc Mon Repos, la Rade est immédiatement associée au Léman. Elle l’englobe même. Et ce dernier semble s’y lover, confortablement installé dans le nid protecteur le préservant de la puissance du Rhône. Entre les deux rives, le pont du MontBlanc vient parfaitement délimiter le bassin, sans oublier son emblématique jet d’eau. La Rade fait autant partie du bouillonnant quotidien de la Genève internationale que de son calme lacustre. Pêcheurs, plaisanciers, compagnies de navigation, associations, vendeurs de glaces, flâneurs, marins, hôteliers… chacun en a une vision spécifique et en fait un usage particulier. Son évolution permet de comprendre les enjeux liés à son aménagement.

Des palissades de défense au port de plaisance

L’utilisation principale de la Rade est liée à sa définition: «un grand bassin ayant une issue vers la mer et où les navires peuvent mouiller». Il suffit de remplacer «mer» par «lac». La Rade est aujourd’hui comparable à un port de plaisance ponctué de nombreux débarcadères, dont une bonne demi-douzaine pour la CGN et de nombreuses infrastructures consacrées à la navigation.

La Rade était toutefois déjà aménagée au XVe siècle par des palissades destinées à défendre Genève. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, «Genève n’avait pas de relation esthétique avec sa rade», indiquait, dans une interview accordée au Temps en 2017, l’architecte cantonal Francesco Della Casa. Elle accueillait alors les lavandières, les latrines, des moulins. Ce n’est qu’au tout début du XIXe siècle que les rives ont été consolidées afin que les premiers hôtels puissent y être construits. Les premiers quais ont suivi. Ce fut un tournant pour la Rade, qui exploita de plus en plus son potentiel touristique. C’est notamment à l’ingénieur Guillaume-Henri Dufour que les rives doivent leur visage actuel. En 1818, son premier projet jeta les bases d’une opération de longue haleine, à laquelle prirent part l’État et les milieux privés.

«QUE L’ON SOIT EN RIVE DROITE OU EN RIVE GAUCHE, C’EST UN PANORAMA VRAIMENT EXCEPTIONNEL. LA TOILE DE FOND EST TRÈS BELLE, AVEC CES MONTAGNES DIFFÉRENTES DE CHAQUE CÔTÉ.»

Un des évènements majeurs de l’évolution de la Rade aura été le remblai des rives avec les restes des fortifications au milieu du XIXe siècle : le Jardin Anglais voit alors le jour. Le quai Gustave Ador sera quant à lui inauguré en 1923. La Rade se transforme petit à petit, pour accueillir un melting pot d’activités se déroulant sur les quais, dont les occupations se sont diversifiées avec le temps. Elle est enrichie en 1932 de son dernier élément, les Bains des Pâquis. Puis, bateaux, chantiers navals et guinguettes finissent par la coloniser.

Un concours d’idées pour la Rade du futur

Les quais de la Rade ont commencé à manquer de cohérence et la circulation y est de plus en plus difficile, la démographie galopante aidant. En novembre 2016, la Ville lance un concours international d’idées pour son réaménagement. Le projet est porté par le maire Guillaume Barazzone, en partenariat avec le Département municipal des constructions et de l’aménagement et avec la participation du Canton. Dans le préambule du concours, on peut lire : « La saturation de l’espace public par de multiples objets hétéroclites enlaidit le panorama, prive les usagers d’espaces de détente et les empêche de profiter pleinement de cet espace unique. » L’objectif est donc d’imaginer des aménagements afin de mieux répondre aux besoins de la population.

« LA SATURATION DE L’ESPACE PUBLIC PAR DE MULTIPLES OBJETS HÉTÉROCLITES ENLAIDIT LE PANORAMA, PRIVE LES USAGERS D’ESPACES DE DÉTENTE ET LES EMPÊCHE DE PROFITER PLEINEMENT DE CET ESPACE UNIQUE.»

AVANT – ©Magali Girardin
APRÈS – ©Pierre-Alain Dupraz

Le jury, présidé par l’architecte genevois Patrick Devanthéry, a reçu 70 projets venus de Suisse et de plusieurs pays européens. Trois prix ont été décernés à l’unanimité du jury et un autre a été attribué à la majorité. À noter qu’un concours d’idées ne débouche pas forcément sur une mise en œuvre effective des projets primés et n’est pas un appel d’offres.

En parallèle, le Canton a conçu le projet du port professionnel du Vengeron. « Toute une partie de l’activité portuaire va se déplacer au Vengeron, ce qui va libérer une partie des quais de la rive gauche », explique l’architecte Pierre-Alain Dupraz, qui a reçu le premier prix du concours international de 2016 et suit de près l’avancée du réaménagement de la Rade.

Image directrice et premiers projets finalisés

Avec environ 1,5 kilomètre en rive gauche, une passerelle de 250 mètres et 1 kilomètre en rive droite, l’aménagement de la Rade demande une réflexion générale, incluant de nombreux services et usagers. La Ville et les institutions sont conscientes qu’il s’agit d’un processus de longue haleine. Elles ont retenu plusieurs lignes directrices à la suite du concours d’idées et ont souhaité disposer d’un outil d’aménagement. Elle vise à « mettre en place les conditions qui permettront, dans un deuxième temps, de réaliser les projets et installations conformes aux objectifs ».

« LE PROJET GLOBAL SE DÉGAGEANT DE L’IMAGE DIRECTRICE SEMBLE SUIVRE LA MÊME VISION DIRECTRICE: PERMETTRE LA BALADE ET LA BAIGNADE, DÉGAGER LA VUE ET ÉLOIGNER LES ACTIVITÉS QUI NE FAVORISENT PAS LE LOISIR ET LA MOBILITÉ.»

©Pierre-Alain Dupraz

Plusieurs projets récemment finalisés ont démontré la volonté, à large échelle, de proposer une Rade favorisant davantage les espaces de détente, l’accès à la baignade et la mobilité douce, notamment avec la construction du port et de la plage des Eaux-Vives et la double voie de circulation pour les vélos.

Car qui dit activités, dit aussi axes de circulation: la Rade est devenue un véritable carrefour des mobilités. Près de 55’000 voitures et 5’000 vélos traversent désormais quotidiennement le pont du Mont-Blanc.

Même si le concours d’idées de 2016 semble être un rêve esquissant une Rade idéale, dotée d’espaces épurés et d’une cohérence nouvelle, Guillaume Barazzone assurait à l’époque que ce n’était pas «un concours en l’air». Sept ans plus tard, le projet global se dégageant de l’image directrice semble suivre la même vision directrice: permettre la balade et la baignade, dégager la vue et éloigner les activités qui ne favorisent pas le loisir et la mobilité. Les années à venir permettront de constater si le rêve peut devenir réalité.

«APRÈS AVOIR OBTENU LE 1er PRIX POUR LA PASSERELLE DU MONT-BLANC, J’AVAIS ENVIE D’ACCOMPAGNER CE PROJET AVEC UNE VISION UN PEU PLUS LARGE.»

Pierre-Alain Dupraz, 1er prix du concours international de 2016 ©Magali Girardin

Pierre-Alain Dupraz
Directeur et fondateur du bureau Pierre-Alain Dupraz Architectes

L’architecte Pierre-Alain Dupraz a fondé son bureau en 2002. Depuis, il a obtenu de nombreux prix dans des concours d’architecture, d’urbanisme et d’ouvrages d’art. À Genève, il a notamment remporté celui pour la passerelle du Mont-Blanc, tout comme le concours d’idées pour l’aménagement de la Rade, auquel il a participé avec son projet Au ras de l’eau.

La Rade justement, il la décrit avec enthousiasme. Il faut dire qu’il en a, des souvenirs d’enfance près du jet d’eau ou à contempler les grands bateaux de la CGN. Lorsqu’on lui parle de la symbolique qu’il associe à la Rade, l’architecte évoque la notion de paysage : «Que l’on soit en rive droite ou en rive gauche, c’est un panorama vraiment exceptionnel. La toile de fond est très belle, avec ces montagnes différentes de chaque côté, mais aussi cet entonnoir qui continue avec le Rhône et qui détermine les bords de la ville.» Selon lui, ce n’est donc pas la Rade en elle-même qui délivre son apogée d’esthétisme, mais bien l’environnement dans lequel elle se trouve. Même si des poumons de verdure, comme le Jardin Anglais ou la nouvelle plage des Eaux-Vives, la ponctuent et lui confèrent un statut d’icône en plein cœur de Genève.

Il s’avère pourtant que la Rade est, pour l’instant, particulièrement encombrée et que ses différents usagers se sont chacun attribués un peu de son espace. «Lorsque le concours a été lancé en 2016, la Rade n’offrait que très peu de rapports à l’eau. » Glissée entre les axes de circulation et le Léman, elle devrait, estime Pierre-Alain Dupraz, disposer de plus et de meilleurs accès au lac. Mais ce n’est pas uniquement pour cette raison que l’architecte a souhaité participer au concours: «Après avoir obtenu le 1er prix pour la passerelle du Mont-Blanc, j’avais envie d’accompagner ce projet avec une vision un peu plus large.»

Avec Au ras de l’eau, «l’idée était de proposer des aménagements différents en rive droite et en rive gauche», avance l’architecte. « La qualité de l’eau à Genève s’est beaucoup améliorée. À l’époque, ce n’était pas possible de se baigner dans la Rade.» Sept ans après le concours, il estime que la Ville a pris conscience de la hausse des activités de plaisance dans le but de profiter du lac. La société elle-même a évolué, «un plus grand accent est mis sur le loisir».

Pierre-Alain Dupraz ne le nie pas: la complexité de l’aménagement de la Rade est notamment liée aux usagers très différents qui la fréquentent et qui ont des intérêts privés parfois divergents. Mais aussi aux axes de circulation, qui font pourtant partie de l’accessibilité et du transit nécessaires à la ville. «Toute une série de choses se met en place pour que cela puisse fonctionner. Même si ce type de projet se développe parfois sur une quinzaine voire une vingtaine d’années et qu’il faut une volonté politique forte pour le concrétiser.»

Sa Rade de rêve serait garnie d’horizons bien plus dégagés en rapport avec l’eau et accompagnée d’équipements conviviaux, avec « tout ce qu’il faut pour pouvoir se prélasser, profiter ou manger une glace. On pourrait imaginer boire un café au nouveau débarcadère de la CGN en regardant l’historique des bateaux et en ayant une belle vue sur la Rade… J’ai de l’espoir, mais il faut un peu de patience.» Cela tombe bien, il en a à revendre.

Ljirim Seljimi et Maxime Lécuyer
Architectes HES-SO au bureau FdMP architectes

Lorsqu’ils ont participé ensemble au concours international d’idées pour l’aménagement de la Rade lancé en novembre 2016, Ljirim Seljimi et Maxime Lécuyer étaient encore étudiants en architecture. Leur projet Convergences a conquis le jury et remporté le deuxième prix. Pour les deux Genevois, l’endroit semble être une véritable boîte à souvenirs… «La Rade est ce qui symbolise le plus Genève. On est finalement toujours et tout le temps passé par là, de l’enfance jusqu’à l’âge adulte», explique Ljirim Seljimi. «Pour nous, la Rade est presque plus importante que la vieille ville. C’est vraiment le cœur névralgique de Genève », complète Maxime Lécuyer.

En évoquant les points saillants de la Rade, les deux architectes mentionnent bien sûr le jet d’eau. «Souvent, on résume une ville à un bâtiment, mais ce n’est pas le cas à Genève», souligne Maxime Lécuyer. Ce patrimoine immatériel à large échelle participe à l’unicité de la Rade : «La nouvelle plage des Eaux-Vives est également devenue un point névralgique, ce qui a un peu déporté le centre de rencontres et de vie.»

Ouvert aux étudiants, le concours d’idées les a immédiatement enthousiasmés. L’opportunité était trop belle pour les deux jeunes architectes, alors en dernière année de master. «Construire avec l’existant et révéler l’espace public» a été leur ligne directrice pour développer leur projet Convergences. Le déclic s’est fait lors d’une promenade en vieille ville: «On a tout à coup eu une vue rectiligne dégagée sur le lac. On s’est arrêté un moment et ça nous a frappés comme une évidence: il fallait construire avec l’existant», explique Maxime Lécuyer qui évoque une manière presque «passéiste» de les révéler et de proposer des zones piétonnes, en pondérant la circulation de manière judicieuse dans certains endroits. Leur mantra était le suivant: comment connecter toute une ville à sa rade?

Ils ont ainsi révélé huit rues au total, quatre côté Pâquis et quatre côté Eaux-Vives, «les plus directes allant jusqu’au lac», explique Ljirim Seljimi. «L’idée était vraiment de reconquérir l’espace public en se trouvant dans cette optique du rapport entre ville et lac.» Ayant pour but de faciliter la circulation et les connexions grâce à des points de convergence, leur proposition rend au piéton ses lettres de noblesse, sans toutefois se voiler la face: «La Rade est entourée de voitures, c’est une réalité à Genève aujourd’hui et il faut aussi faire avec», souligne Maxime Lécuyer.

Sept ans plus tard, les deux architectes estiment que certaines choses ont été faites, et bien faites, comme la plage des Eaux-Vives. «Elle est très belle et elle permet vraiment de mieux délimiter la rade et la ville », note Ljirim Seljimi. La double voie de circulation pour les vélos a également vu le jour, mais «tout ce qui doit être réalisé pour le piéton est encore un peu laissé de côté».

Les trois premiers prix du concours d’idées ont été, selon eux, très complémentaires et ont participé, en tout cas conceptuellement, à l’élaboration des grandes lignes de l’image directrice du réaménagement de la Rade. «On aimerait désormais que, de cette image directrice, on passe au concret rapidement», soufflent-ils en chœur. Et leur Rade de rêve ? «Elle se raccroche presque à l’imaginaire de l’enfant: une Rade 100% piétonne !» Pour les deux architectes, il faut savoir partir de l’utopie pour arriver à des compromis nécessaires. « Travailler sur l’espace public, ce n’est pas comme construire un immeuble. Il faut plus de temps. Et l’impact est aussi gigantesque que complexe.»

«…LA PLAGE DES EAUX-VIVES. ELLE EST TRÈS BELLE ET ELLE PERMET VRAIMENT DE MIEUX DÉLIMITER LA RADE ET LA VILLE.»

Ljirim Seljimi et Maxime Lécuyer, bureau FdMP architectes, 2e prix du concours international de 2016 ©Magali Girardin
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