Le nouveau Port-Noir et la Maison de la Pêche

21 juin 2024
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Situé sur la rive gauche du lac, au niveau du parc des Eaux-Vives, le Port-Noir a récemment terminé sa mue avec l’ouverture, en 2021, de la Maison de la Pêche ainsi que d’un restaurant, deux réalisations du bureau d’architectes genevois LLJ. Dans la continuité de la nouvelle plage des Eaux-Vives, ce secteur à usages multiples est complété par un port public de 400 places et une zone naturelle entièrement dédiée à la vie sauvage lacustre.

Dans l’esprit des Genevois, le Port-Noir est synonyme de commémoration avec sa colonne érigée en 1896 pour marquer le débarquement des alliés suisses sur cette rive le 1ᵉʳ juin 1814, préambule à l’entrée de Genève dans la Confédération helvétique. Cerné par l’extrémité est du quai Gustave-Ador, par la plage des Eaux-Vives et par la Société nautique de Genève (SNG), l’embarcadère du Port-Noir permet notamment de relier la rive oppo- sée (Pâquis et De-Chateaubriand) en empruntant les Mouettes genevoises.

Lieu symbolique, historiquement, mais également par son ouverture sur la rade et le lac, le Port-Noir figure dès 2013 dans le grand projet cantonal de réaménagement de la rive, un projet présenté aux citoyens en 2016 et inauguré en 2020 avec, comme figure de proue de ce relifting, la nouvelle plage publique des Eaux-Vives.

Nécessaires autant que délicates, ces transformations de grande envergure ont cristallisé une pluralité d’en- jeux : écologiques, légaux, territoriaux, économiques et citoyens. Elles ont surtout permis de revaloriser la rade, avec la création du nouveau port public et d’un espace destiné à regrouper sous un même toit les pêcheurs professionnels, jusque-là cantonnés sur les quais marchands en aval du Jet d’eau.

Entièrement bâtie sur pilotis et d’un seul niveau, la Maison de la Pêche s’intègre parfaitement dans le paysage du bassin lacustre, avec sa structure de type industriel en acier galvanisé, un matériau aux reflets changeants et qui confère au bâtiment une impression de légèreté.

©Magali Girardin

La Maison de la Pêche s’intègre parfaitement dans le paysage du bassin lacustre, avec sa structure de type industriel en acier galvanisé.

Une plage et un port métropolitains

Financée par le Canton et exploitée par la Ville de Genève, depuis son ouverture à l’été 2020, la nouvelle plage publique des Eaux-Vives est en quelque sorte le fer de lance de ce grand projet de réaménagement de la rive gauche. Réalisation de l’Atelier Descombes Rampini, sous la supervision du Département du territoire (DT), elle incarne, avec ses 400 mètres de long, l’aboutissement d’un chantier à l’envergure inédite pour Genève, tant par les contraintes imposées que par sa surface (sept hectares au total avec la SNG).

Il est important de souligner que, en plus d’être ouvert, sécurisé et accessible à tous, l’espace a dû être pensé pour chacun de ses usagers : pêcheurs, touristes, sportifs, baigneurs, promeneurs et navigateurs. Près de quatre ans après son ouverture, et si on en juge par sa fréquentation, on peut dire que c’est une franche réussite, surtout au vu des nombreuses contraintes initiales.

À l’extrémité est de la plage se dévoile le nouveau port public de l’État de Genève, dont la création a été menée de concert avec l’agrandissement du port privé adjacent de la SNG, le plus grand club nautique suisse qui comptabilise désormais 1000 places d’amarrage. Composé d’une plateforme en caillebotis de 1600 m2 avec ses 180 places pour dériveurs et de trois estacades flottantes pour 250 places à l’eau supplémentaires, le Port-Noir offre de meilleures conditions de manoeuvre et d’amarrage aux navigateurs lémaniques, tout en soulageant les quais marchands situés en aval du Jet d’eau d’une partie de leur flotte. L’édifice, à la fois souple et léger, repose entièrement sur pilotis et n’a donc nécessité aucun remblai. L’ensemble est protégé par une digue, qui calme les vagues générées lors des forts vents de bise.

Cinq professionnels sous un même toit

©Magali Girardin

Comme pour son voisin du Port-Noir, le cahier des charges de la nouvelle Maison de la Pêche devait également répondre aux objectifs de revalorisation de la rade genevoise, tout en minimisant l’impact du bâti sur le milieu naturel du lac. Il a donc fallu tourner la page des cabanes de pêcheurs en bois des quais marchands, situées en aval du quai Gustave-Ador, et confier à des architectes la réalisation d’un nouvel espace adapté aux professionnels et pouvant s’intégrer durablement dans le projet de réaménagement du Port-Noir.

D’un coût de 5.5 millions de francs, la pêcherie de 66 mètres de long imaginée par le bureau genevois LLJ réunit désormais sous un même toit les cinq professionnels encore en activité sur le Léman, grâce à ses cinq cabanes de 55 m2 chacune. Comme le rappelait le conseiller d’État Antonio Hodgers lors de l’inauguration officielle en 2022, la pérennisation de cette profession est vitale pour le Canton, car les pêcheurs agissent en gardiens des enjeux environnementaux qui touchent à l’eau.

Doté d’une écloserie, d’une salle de réunion et d’un espace pédagogique, le bâtiment concentre les activités halieutiques cantonales – amatrices et professionnelles – dans un faible gabarit : un seul étage qui culmine à environ six mètres au-dessus de la surface du lac, avec une toiture en pente douce. Pour cela, il a fallu construire sur des pieux en béton et acier plantés dans le lac, une centaine au total, et jouer subtilement avec le choix des matériaux, en l’occurrence presque exclusivement de l’acier zingué qui, avec ses variations de surface, relève habilement la présence de la pêcherie sur son site. Une intervention artistique murale de Carmen Perrin aux tonalités indigo et au titre évocateur, “Les gros poissons mangent les petits”, parachève l’ensemble sur sa façade sud.

« Les gros poissons mangent les petits », Carmen Perrin ©Magali Girardin

Le zingage, c’est encore ce qui relie, selon les mots de ses concepteurs, la Maison de la Pêche au restaurant de la plage, situé au bout du môle qui s’avance sur le lac. D’un gabarit similaire sans en être toutefois le jumeau, l’édifice d’une capacité de 100 couverts bénéficie d’une vue à 360 degrés sur la rade avec sa large terrasse de 200 places supplémentaires qui peut être couverte en cas de pluie.

Combiner la détente avec l’artisanat de manière sereine dans une forme de continuité architecturale, tel était le credo des concepteurs de ces deux bâtiments. Ceux-ci tiennent à préciser que la réussite de l’ensemble doit beaucoup à Alexandre Wisard, biologiste et directeur du Service de renaturation des cours d’eau ainsi qu’à Franck Pidoux, ingénieur et directeur du Service de l’aménagement des eaux et de la pêche.

La biodiversité au cœur du projet

Pour en revenir au chapitre des contraintes : dans le cahier des charges du projet, il était question de limiter au maximum les remblayages. Par conséquent, la largeur du parc de la plage a été restreinte à 60 mètres, dégageant ainsi de l’espace pour la création d’une grande zone nature, à proximité des infrastructures voisines. Avec sa roselière et son jardin d’eau, elle est entièrement dédiée à la biodiversité régionale, et propose une végétation évolutive au fil des ans. Un havre propice à l’implantation de certaines espèces en déclin, comme le nénuphar blanc ou la littorelle que l’on peut admirer l’été.

Lieu d’immersion et de découvertes permanentes, il signe avec brio le retour de la nature en ville.

Complémentaire de la Maison de la Pêche et de son écloserie destinée à la préservation de certaines espèces nobles comme la féra ou la truite lacustre, cet espace de renaturation démontre véritablement l’aboutissement du projet de la nouvelle plage dans sa dimension globale et durable. Lieu d’immersion et de découvertes permanentes, il signe avec brio le retour de la nature en ville.

Franck Pidoux

Franck Pidoux ©Magali Girardin

Directeur du Service d’aménagement des eaux et de la pêche (SAEP)

« Le plus important dans ce projet, c’était de le concevoir dans sa dimension plurielle afin de satisfaire ses différents usagers. » À la question du choix du projet retenu, le directeur répond : « Il fallait créer des locaux pour les professionnels ainsi qu’un restaurant destiné à accueillir le public, en tenant compte de l’aspect patrimonial puisque cela impliquait de déplacer les bateaux de pêcheurs situés historiquement sur les quais au niveau du Jet d’eau ».

Il poursuit en rappelant l’importance de minimiser l’impact de ce genre de construction sur leur site : « Au-dessous de ces deux bâtiments construits sur pilotis, le lac vit, les courants continuent de passer, les poissons aussi, les plantes se développent. Au niveau des matériaux aussi, le choix de l’acier galvanisé s’est imposé par le fait qu’il ne nécessite aucun traitement et est totalement recyclable. »

Pour l’ingénieur de l’État de Genève, les performances du bâtiment sont nombreuses en termes de durabilité : « La toiture légèrement en pente a une vocation de protection pour les pêcheurs et leurs bateaux. Plus généralement, l’enveloppe du bâtiment agit comme un bouclier thermique. Nous avons aussi pu installer une centrale solaire électrique sur le toit. Quant au circuit de l’eau, rien n’a été laissé au hasard non plus, car elle alimente non seulement une pompe à chaleur, mais également l’écloserie qui participe à la sauvegarde d’espèces nobles du lac. Tout cela fait que nous avons aujourd’hui des conditions de travail optimales », se réjouit-il.

« Au-dessous de ces deux bâtiments construits sur pilotis, le lac vit, les courants continuent de passer, les poissons aussi, les plantes se développent. »

Il poursuit en rappelant l’importance des équipes et de tout le suivi qui a été fait, des premières réflexions, en 2009, à la réalisation en 2021 : « Nous avons travaillé de manière pluridisciplinaire avec différents mandataires. Il n’y avait pas de plan directeur des eaux donc il a fallu faire une étude sur l’ensemble du lac. Cela demande énormément de planifications. Et aussi de la volonté pour mener les choses à leur bout. Surtout qu’en 2010, nous avons dû défendre une autorisation qui avait été contestée et que le tribunal a mis un peu moins de trois ans à juger ».

Selon Franck Pidoux, le mérite revient également aux architectes du bureau LLJ : « Ils savaient comment travailler avec les services de l’administration cantonale et ont été très à l’écoute. Ils se sont adaptés afin de proposer un projet harmonieux, en tenant compte des contraintes d’usage, sans toutefois transiger sur la qualité esthétique. Aujourd’hui, on peut y cohabiter, car il y a une véritable cohésion spatiale ».

Carmen Perrin ©Magali Girardin

Enfin, Franck Pidoux tient à évoquer les interventions artistiques de Carmen Perrin : « En plus de son œuvre murale pérenne qui fait référence à un tableau de Pieter Brueghel l’Ancien, la Genevoise avait imaginé quelque chose de plus éphémère, une nasse flottant devant la Maison de la Pêche. Un dialogue s’est créé sur le site. Je crois qu’elle a été très sensible à toutes ces problématiques autour de la bienveillance à l’égard de la faune et de la flore. » conclut-il.

Yves Bach

Yves Bach ©Magali Girardin

Associé du bureau EDMS en charge du projet de la plage des Eaux-Vives

« La généalogie du projet remonte à 2006, avec les premières esquisses du port de la Nautique sur lequel nous travaillions déjà. » nous raconte Yves Bach, qui souligne d’emblée l’ampleur du projet : « Pour le réaménagement de la rive, en tant qu’ingénieurs, nous sommes intervenus sur la forme d’ensemble. Elle fait quasiment un kilomètre de long. En plus de travailler sur un si grand site, il faut aussi y concevoir des structures et bâtiments au millimètre près. Du coup, nous avons monté une équipe interdisciplinaire et fait appel à quinze mandataires au total. »

L’ingénieur poursuit en précisant : « Nous avons dû nous adapter à un milieu difficile. Travailler sur un lac, cela n’a rien d’évident. Pour la plage, cela veut dire des remblais avec de gros moyens techniques et, pour les bâtiments et la plateforme, de planter des pieux un peu comme le faisaient déjà les palafittes. » Concernant le choix des matériaux, Yves Bach rappelle l’importance de s’adapter au milieu lacustre : « L’acier zingué, en plus d’être léger, est un matériau à la fois souple et résistant. Il a de nombreux avantages en milieu humide. Finalement, il confère un rendu aussi fin que possible à la structure. »

Il mentionne également les entreprises, qui ont atteint un niveau de mise en œuvre remarquable dans ce projet : « Nous étions largement au-dessous des tolérances que nous avions requises », se félicite-t-il. Au sujet des architectes, il précise : « Il se sont parfaitement calqués sur cet esprit de légèreté et de transparence voulu dès le départ, avec juste ce qu’il faut d’aménagements, et en laissant parler la structure métallique ».

« Nous avons monté une équipe interdisciplinaire et fait appel à quinze mandataires au total. »

Lorsque nous revenons sur certains enjeux, en lien avec la durabilité de ce projet, il conclut : « Nous avons dû minimiser l’impact sur le lac et aussi créer des mesures de compensation ou, disons-le autrement, des mesures environnementales, comme la roselière. Cela veut aussi dire, lorsqu’on remblaie, de réutiliser des matériaux d’excavation qui normalement finissent en décharge. Personne n’est perdant finalement ».

François Liani

François Liani ©Magali Girardin

Pêcheur professionnel

François Liani est issu d’une famille de pêcheurs depuis plusieurs générations. « Il n’y a pas d’âge de la retraite officiel chez les pêcheurs, j’ai dû attendre que ma place se libère », plaisante-t-il en guise d’introduction. À son compte sur le quai Gustave-Ador depuis 2007, il nous raconte comment s’est passée sa transition dans ses nouveaux locaux de la Maison de la Pêche. « Il a fallu se réhabituer, mais à présent, nous avons tout sous la main. C’est plus facile quand il y a de grosses quantités à gérer. Il y a aussi plus de sécurité, et plus de place, donc plus de confort de travail. Et pour finir, certaines choses qui ne nous convenaient pas ont pu être modifiées ».

Son métier, il le connaît sur le bout du pouce. Il reconnaît qu’il est fortement soumis aux aléas du climat : « L’hiver est plus tranquille en général. Avec la bise on ne travaille pas. Nos journées les plus remplies, elles vont de juin à mi-décembre. L’été, lorsqu’il faut nourrir les terrasses de la région, on commence à trois heures du matin. On va mettre les filets et on les relève au lever du jour. Ensuite il faut préparer et découper les poissons. Puis finalement, livrer les restaurants ». Voilà comment se déroule sa journée type.

Il nous parle aussi du lac, et des différentes espèces qu’il est habilité à pêcher. « À Genève, qui est une zone très peu profonde, tout est quasi concentré sur la perche que l’on peut pêcher partout. En plus, elle se stocke bien donc, si j’ai de belles pêches, je peux compenser certains mois hivernaux. C’est aussi un produit recherché », poursuit-il. « J’ai des restaurateurs avec lesquels je travaille et je dois être capable de répondre à leur demande ».

Il a fallu se réhabituer, mais à présent, nous avons tout sous la main. C’est plus facile quand il y a de grosses quantités à gérer. Il y a aussi plus de sécurité, et plus de place, donc plus de confort de travail.

En conclusion, rappelons que cette profession est, avant tout, une vocation : « L’hiver, ce n’est pas toujours évident, et assez compliqué financièrement. Il y a aussi moins d’attrait chez les jeunes, et les conditions d’octroi au permis sont plus strictes aujourd’hui ». Il n’en demeure pas moins que la passion de François Liani est toujours intacte.

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