L’Alhambra, une salle si bien nommée

6 mars 2023
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La mythique salle de spectacles de l’Alhambra, chère au cœur des Genevois et particulièrement appréciée pour son acoustique, est classée monument historique depuis 1996. Avant d’en arriver là, l’œuvre de l’architecte Paul Perrin a connu de nombreux chamboulements, dont une rénovation et une menace de démolition.

Avez-vous déjà senti, en vous promenant aux alentours de la rue de la Rôtisserie, des effluves méditerranéens ? Il suffit de fermer les yeux un instant pour invoquer arabesques, nervures ogivales et palais nasrides. Car l’Alhambra, dans l’imaginaire collectif, évoque le plus prestigieux témoin de la présence musulmane en Espagne : un ensemble palatial constituant l’un des monuments majeurs de l’architecture islamique situé à Grenade, en Andalousie.

©Magali Girardin

En rouvrant les yeux, il faut suivre la rue de la Rôtisserie jusqu’à l’angle de la rue Pélisserie pour bel et bien tomber sur l’Alhambra – local celui-ci : un bâtiment centenaire devenu une salle de spectacles polyvalente grâce à un sauvetage populaire. Le bâtiment et la salle dessinés par l’architecte Paul Perrin entre 1918 et 1920 ont été inaugurés le 8 janvier 1920. L’Alhambra s’appelait alors Omnia, comme le rappelle l’inscription encore bien visible gravée au-dessus du péristyle de l’entrée. Il s’est imposé à sa création comme le plus important cinéma local de l’époque.

« L’Alhambra s’appelait alors Omnia, comme le rappelle l’inscription encore bien visible gravée au-dessus du péristyle de l’entrée. »

©Magali Girardin

L’équipement de projection était à la pointe des avancées techniques. Dédié dès son origine au 7e art et aux spectacles de scène, le lieu pouvait accueillir 1400 personnes et un orchestre symphonique accompagnait les films jusqu’au moment de sa transformation : en 1928, la salle sera la première de Suisse à projeter des films parlants. Dès les années 1950, elle accueillera des films en couleur.

Sauvée de la démolition par une mobilisation citoyenne

Mais, en 1961, le cinéma n’a plus tellement la cote. La salle est revendue à l’État de Genève. Menacé de démolition dans les années 1970 parce qu’il paraissait désuet, le bâtiment est finalement sauvé par une importante mobilisation citoyenne.

Le sort de la salle sera scellé le 12 mars 1995 lors d’une votation populaire, les Genevois ayant voté à 74 % en faveur de sa conservation. « Le cinéma-théâtre l’Alhambra vient d’être sauvé (…) », écrit d’ailleurs l’historienne Catherine Courtiau – la Madame Cinéma de Genève – dans l’ouvrage collectif paru en 2021 qui est consacré au passé de la salle centenaire[1].

Respecter les éléments patrimoniaux du bâtiment

En 1996, l’État de Genève classe le bâtiment en monument historique. Mais ce dernier doit être rénové : son âge est vénérable. Les discussions et réflexions vont bon train, cependant, il faudra attendre 2012 pour que les travaux de restauration commencent. Ils dureront jusqu’en 2015 et seront réalisés par le cabinet d’architectes genevois Architech.

©Magali Girardin

Avec un budget de 25,2 millions de francs, de nombreux éléments ont été rénovés, voire changés. Une annexe a été construite, qui permet à l’Alhambra d’offrir de nouveaux espaces comme des loges, des ateliers ou encore des espaces administratifs. Une attention particulière a été accordée à la possibilité de varier les dispositifs (concerts debout ou assis). Quant à la capacité maximale d’accueil, elle est de 1100 spectateurs sur trois niveaux.

La rénovation visait ainsi à améliorer les conditions d’accueil du public et des artistes. Mais elle avait également pour but d’augmenter le nombre de spectacles proposés et de viser une qualité acoustique irréprochable, dans le respect des éléments patrimoniaux du bâtiment. La décoration a été confiée à l’artiste plasticienne Carmen Perrin, qui a mis sur pied un dispositif rappelant l’histoire de l’Alhambra et l’origine de son nom.

©Magali Girardin
©Magali Girardin

Aujourd’hui, le lieu fait partie des scènes culturelles de la ville de Genève, au même titre que le Victoria Hall ou le Casino Théâtre. Depuis sa réouverture au public lors de la Fête de la musique en juin 2015, de nombreux artistes ont défilé sous le toit de l’Alhambra.

Jean-Daniel Pasquettaz
Associé chez Architech (bureau responsable des travaux de l’Alhambra)

Jean-Daniel Pasquettaz a fondé Architech avec Frank Herbert. « C’est un bureau qui a la compréhension la plus complète possible du projet et de la réalisation, quelque chose que je voulais faire depuis longtemps. » Le bureau, qui dispose d’un site à Meyrin, d’un autre à Vermont et d’un dernier à Barcelone, compte une trentaine de collaborateurs.

L’architecte précise d’emblée que, pour le projet de l’Alhambra, il s’agissait d’une « restauration-rénovation ». Cette précision est importante, « car, dans le cadre d’une restauration, il y a la nécessité de conserver tout ce qui est possible de l’être alors que, dans une rénovation, on peut se permettre des adaptations et des interprétations. »

Initialement, le bureau Architech devait s’occuper uniquement de la réalisation. Mais il a fini par reprendre la quasi-totalité du projet, lequel devait être élargi et adapté. La contrainte de départ était l’exécution : « Le chantier devait débuter alors que le projet était à refaire », explique l’architecte. Il y a également eu de nouveaux besoins, celui de l’espace notamment. « Il a fallu régler la partie administrative avec les divers services, dont celui des monuments et sites », ce qui a pris deux ans, alors que le chantier était déjà en cours. « Mener les deux en parallèle était difficile », avoue-t-il.

Les fouilles archéologiques ont également été fastidieuses, même si elles n’ont pas complètement bloqué l’avancée du projet : « L’équilibre entre tous les partis était à trouver. » Quant à l’acoustique, elle a bien évidemment dû être prise en compte, avec son lot de surprises et de réglages à faire à la suite des premiers concerts.

Jean-Daniel Pasquettaz évoque avec plaisir la collaboration avec l’artiste Carmen Perrin : « Lorsqu’il a été question des revêtements intérieurs de la salle, le Service des monuments et sites a proposé de faire intervenir Carmen. » Mais ce mandat bien précis s’est très vite étendu aux foyers de l’entrée, puis au choix des couleurs d’autres éléments lorsque cela était encore possible. Entre eux, une complicité est née. « J’en garde quelque chose d’extrêmement positif. Le projet de l’Alhambra a évolué dans le sens d’une unité. Beaucoup de gens n’arrivent pas à identifier quelle est finalement la part créative de chacun et pensent notamment que la façade extérieure est son œuvre. »

« J’ai toujours eu comme guide le fait que l’architecture est un réceptacle de la vie. Non pas celle de l’architecte et de son égo, mais des personnes qui vont se retrouver dans son projet. Magnifier les choses banales de la vie, c’est cela qui m’anime. » L’Alhambra s’érige ainsi comme un aboutissement de sa vision de l’architecture : la proposition d’un service à des utilisateurs. « Quand je croise des gens à l’Alhambra, s’ils ont le sourire, je pense que nous avons atteint cet objectif. »

©Magali Girardin

« Quand je croise des gens à l’Alhambra, s’ils ont le sourire, je pense que nous avons atteint cet objectif. »

D’ailleurs, hasard ou destin, à vous de juger : la première sortie au cinéma de Jean-Daniel Pasquettaz sans ses parents… c’était à l’Alhambra ! Et la musique dans tout ça ? Elle est omniprésente dans la vie de l’architecte qui possède une collection de plus d’un millier de CD (jazz, rock, blues et classique).

Carmen Perrin
Artiste plasticienne – a travaillé sur les couleurs de la rénovation de l’Alhambra

Carmen Perrin est née en Bolivie. Arrivée en Suisse en 1960 avec sa famille, elle y a effectué toutes ses études, jusqu’aux Beaux-Arts. Elle entame une carrière d’artiste plasticienne au début des années 1980, portant une attention particulière à la physique des corps.

« Mon travail de sculpture a commencé par des mises en relation entre les matériaux, l’espace et la perception du spectateur. » L’architecture est venue s’y greffer plus tard, à la fin des années 1990. Dans son atelier, elle réalise de plus en plus d’expériences liées au dessin, tout en ne se détachant jamais de son lien avec la lumière et le matériau.

Les premiers architectes qui s’intéressent à son travail sont souvent tournés vers l’art concret. « Cela m’a rapprochée de l’Amérique du Sud où, dans certains pays comme le Brésil, l’art concret est très présent. Je pense notamment à certaines artistes, comme Lydia Clarke, qui a indéniablement une touche du Sud, conceptuelle et baroque, dans ses créations. » Carmen Perrin ose ainsi se reconnecter à ses origines et laisse jaillir cette dimension latine.

Le baroque, on y vient. L’Alhambra, « c’est l’Espagne », souffle l’artiste. Elle revient sur la genèse de sa participation à la rénovation du théâtre. C’est l’architecte Jean-Daniel Pasquettaz qui la contacte et lui explique qu’il faut créer un concept de couleur pour l’intérieur du lieu. Au départ, Carmen Perrin est dubitative, mais la dimension hybride et les différents styles d’architecture de l’endroit l’attirent.

Elle finit par se lancer et met sur pied un outil de travail à travers un dispositif chromatique, fonctionnant grâce à un matériau : la peinture métallisée, contenant des pigments or, aluminium et argent, très sensibles à la lumière. « Les couleurs métallisées captent et reflètent la lumière d’une manière particulière », explique-t-elle. La plasticienne a collaboré avec l’entreprise Charles Auer pour ce projet : « Chaque couleur a été recherchée dans leurs laboratoires, jusqu’à correspondre précisément au nuancier que j’avais élaboré en atelier. »

Ce nuancier lui permet d’habiller le théâtre à la manière d’un voile constitué de particules métalliques. La couleur prend ainsi la forme d’une succession de bandes horizontales de 85 centimètres de largeur. « Les premières nuances dorées cèdent la place à des teintes argentées de plus en plus froides, lesquelles, graduellement mélangées avec du noir, tendent vers l’anthracite. » Le même principe de répartition des couleurs a été prolongé dans l’ensemble des espaces adjacents à la salle de spectacles.

Un travail triangulaire s’est mis en place entre l’artisan, l’architecte et l’artiste : « Une alchimie doit se créer et chacun doit accepter de transformer son projet et d’apprendre des autres. » Cette pluridisciplinarité a poussé Carmen Perrin vers ses propres limites. « Ce qui m’intéresse est de faire une chose unique. Pour cela, il faut accepter de prendre des risques et être exigeant avec les règles que l’on s’est fixées. »

©Magali Girardin

« Ce qui m’intéresse est de faire une chose unique. Pour cela, il faut accepter de prendre des risques et être exigeant avec les règles que l’on s’est fixées. »

L’artiste ne le cache pas, elle est fière de son travail. « C’était vraiment une belle expérience. » Depuis la rénovation, elle remet régulièrement les pieds à l’Alhambra, essentiellement pour écouter des concerts. Elle se remémore avec délice la prestation de BarDem (formé de Jacques Demierre, pianiste et compositeur, et de Vincent Barras, historien de la médecine et performeur), Speech Symphony, mêlant poésie, chant et traduction. Femme de mille projets, l’artiste exposera notamment au Musée d’art moderne et contemporain de Genève, en mars, et participera en septembre à la Biennale de l’art et de la nature urbaine.

Anne Hiltpold
Conseillère administrative de Carouge, candidate PLR au Grand Conseil et au Conseil d’État

Anne Hiltpold est née à Carouge, dans une famille d’architectes. Ce n’est donc pas étonnant qu’elle ait choisi l’Alhambra comme décor, lors du shooting photo accompagnant l’interview.

Figure de la Chambre genevoise immobilière, pour laquelle elle travaille comme avocate et secrétaire générale adjointe depuis 2006, la candidate PLR au Conseil d’État défend sans relâche les propriétaires et l’accès à la propriété. Mais la Conseillère administrative de Carouge (depuis 2015) a encore d’autres cordes à son arc. En plus de son activité professionnelle, de sa carrière politique et de sa famille, Anne Hiltpold ne cache pas sa sensibilité à la musique et aux belles pierres, de préférence celles des années 1920 et 1930. « Grâce à mon père, j’ai été éveillée à différents styles. Mais celui que je préfère, c’est celui de ces années-là. On y trouve une beauté dans le détail et dans les couleurs, une richesse dans les moulures et dans l’espace, une célébration de la hauteur et du grandiose. »

Le bâtiment de l’Alhambra, devant lequel elle passe quasiment tous les matins pour se rendre au travail, ne la laisse jamais de marbre : « Je me dis souvent qu’il est particulièrement beau. Il a par ailleurs été rénové avec goût et je trouve que le mélange entre modernité et ancien fonctionne parfaitement. » La devanture iconique la touche particulièrement, tout comme le plafond et les parois, une fois la porte poussée. « J’aime l’impression globale que l’Alhambra dégage. »

©Magali Girardin

« Je me dis souvent qu’il est particulièrement beau. Il a par ailleurs été rénové avec goût et je trouve que le mélange entre modernité et ancien fonctionne parfaitement. »

Et puis, il y a aussi l’histoire : « Ce que j’apprécie avec ces vieux bâtiments, c’est de m’imaginer ce qui a bien pu se passer à l’intérieur de ces murs tout au long de ces cent ans d’existence. Qui a foulé ces marches ? Qui a regardé les premiers films en couleur ? Qui a participé à l’une de ses différentes vies ? »

Anne Hiltpold n’oublie pas d’évoquer l’acoustique réputée du lieu et les concerts privilégiés le faisant désormais vivre. Elle s’est d’ailleurs rendue à un certain nombre d’entre eux. « C’est un endroit à part à Genève. L’atmosphère est feutrée, l’ambiance est intime. La salle n’est pas très grande, alors s’installe toujours une réelle proximité avec l’artiste. » Elle cite la récente venue de Charlie Winston, de Vianney ou encore de Ben Mazué. « Je suis plutôt musique française, comme vous l’aurez compris », avoue-t-elle un sourire aux lèvres, tout en ajoutant qu’elle apprécie également la musique des années 1960, la soul et Elvis Presley.

 

[1] « Alhambra », sous la direction de Catherine Courtiau, Éditions La Baconnière

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