La salle du Grand Conseil fait peau neuve

27 juin 2022
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Implanté au coeur de la cité, l’Hôtel de Ville de Genève héberge la plupart des bureaux et salles de délibération des instances cantonales. Parmi celles-ci, on ne saurait ignorer la salle du Grand Conseil qui vient de faire l’objet d’une profonde restauration achevée en janvier 2022. Celle-ci a duré plus de 3 ans et coûté près de 20 millions de francs.

Haut lieu des délibérations de nature sociétale, politique et économique du canton, la salle du Grand Conseil forme un quadrilatère au sud du site de l’Hôtel de Ville et auquel est accolée la tour Baudet. Inaugurée en 1703, elle a fait l’objet d’une première rénovation en 1873 et d’une deuxième en 1961. La troisième phase de restauration, qui a commencé en 2018 pour s’achever en janvier 2022, marque une étape majeure dans la recherche d’une adaptation de l’édifice aux besoins de la vie politique de la Cité de Calvin. Les travaux de restauration ont plongé le cœur de la bâtisse dans une modernité adaptée aux exigences de la gouvernance publique.

Allier harmonieusement la modernité à la tradition

En raison de sa notoriété, l’Hôtel de Ville de Genève attire de nombreux férus d’histoire. C’est entre ses murs que siège le Grand Conseil, un aréopage de cent politiciens dont le mandat est renouvelé tous les cinq ans. La principale transformation qu’a subie la salle des délibérations du Grand Conseil est surtout marquée par la création d’un vaste dôme translucide laissant pénétrer la lumière du jour jusque sur les pupitres des parlementaires.

Au cœur de la profonde rénovation architecturale qui vient de s’achever, on découvre une imposante charpente en bois e chêne associée à une maçonnerie en béton ainsi qu’un parement intérieur réalisé en pierre de Suède, de teinte verte, qui s’harmonise avec la nuance chromatique des pièces de la charpente.

Cette intervention s’est déroulée à la suite d’un concours d’architecture et sous la supervision de l’Office du patrimoine et des sites. La particularité de la charpente est que son ensemble est constitué exclusivement de pièces différentes.

Pour les nostalgiques des symboles, des rappels marquent la grande salle de quelques souvenirs. C’est notamment le cas du fameux lion du sautier datant du Xe siècle, désormais placé sur une petite estrade qui le rend nettement plus visible qu’auparavant.

L’horlogerie traditionnelle mise en valeur

Pour démontrer l’enracinement des autres salles du Grand Conseil avec l’hémicycle dans lesquelles débattent les députés, quand on pénètre dans une salle de commission attenante dédiée à Nicolas-Bogueret, on plonge immédiatement dans le passé en raison de l’engagement et du sacrifice de celui-ci durant la guerre de l’Escalade.

On tombe alors sur une horloge signée en 1885 de la main de Ferdinand Cheneval qui a été retrouvée dans le clocheton de l’église de Pregny-Chambésy où elle a reposé durant une cinquantaine d’années. Redécouverte depuis, elle a été restaurée et automatisée par les apprentis des centres de formation en horlogerie de Genève qui l’ont équipée d’un moteur électrique chargé de remonter le contrepoids du mécanisme du garde-temps et par les étudiants de la HEAD pour ce qui est de son aspect extérieur qui est très sobre.

« Au coeur de la profonde rénovation architecturale qui vient de s’achever, on découvre une imposante charpente en bois de chêne.»

Stimuler et pacifier les débats politiques

La transformation majeure de la salle du Grand Conseil est marquée par un changement de la disposition des sièges des parlementaires. Elle a perdu son caractère peu enclin aux discours affables. Il est désormais orienté sur une géométrie architecturale qui devrait stimuler et pacifier les débats politiques, espère-t-on en haut lieu. La lumière naturelle qui s’engouffre désormais depuis la toiture jusque dans la salle apporte un éclairage naturel bienvenu (verrière zénithale) qui vient en appoint aux fenêtres (qui ont été motorisées) donnant sur la cour. La toiture a été la dernière à avoir été réalisée avec des tuiles produites par la tuilerie de Bardonnex avant la fermeture définitive de sa ligne de production.

La salle parlementaire est subdivisée en trois parties réservées respectivement au bureau du Grand Conseil, aux membres du Conseil d’État et du Grand Conseil et aux rapporteurs. Une galerie surmontant la salle accueille le public et les représentants de la presse. Enfin, grâce à la reconstruction de deux murs, la salle des Pas-Perdus a retrouvé ses dimensions antérieures.

POUR UNE DESTINÉE RESPECTANT UNE HARMONIE GÉNÉRALE

« Intervenir sur un bâtiment de ce type implique qu’il faut s’en approcher avec un véritable sens des responsabilités, » explique Julia Zapata, architecte ETSAM FAS SIA du bureau Bonhôte Zapata. « Surtout quand il présente une richesse si particulière qui nécessite d’avoir une lecture uniforme dans son approche, » poursuit-elle. « D’autant plus lorsque l’on a des interlocuteurs aussi divers, il faut savoir ménager différents points de vue. » Dans le cadre du concours d’architecture, les attentes étaient assez claires, en particulier en ce qui concerne les gens qui utiliseraient les lieux. « On a cherché à créer une continuité basée sur une palette de matériaux uniformes pour obtenir une harmonie générale et soigneusement traiter ce qui avait trait à l’accès des personnes à mobilité réduite, » précise-t-elle. Cela implique d’apporter beaucoup de soins dans la définition de la palette chromatique.

« Notre intervention est une sorte de transgression dans la manière de rénover le bâtiment. Nous sommes allés rechercher l’ampleur du volume vers le haut, ce qui a nécessité de démolir la dalle en béton qui chapeautait la salle. » Elle reconnaît aussi que l’une des principales difficultés a été de ne pas avoir de véritable référence sur laquelle se baser lors de l’avancement des travaux de restauration. « Il s’agit d’un bâtiment qui dégage une atmosphère et une ambiance bien particulières qui en font un objet unique. Il fallait bien réussir nos interventions, n’ayant pas une seconde chance. »

©Magali Girardin

« Il s’agit d’un bâtiment qui dégage une atmosphère et une ambiance bien particulières qui en font un objet unique. Il fallait bien réussir nos interventions, n’ayant pas une seconde chance. »

Julia Zapata et Philippe Bonhôte ©Magali Girardin

Architecte EPFL-FAS, Philippe Bonhôte admet pour sa part que l’intervention de son bureau a coïncidé avec une intervention majeure sur le bâtiment qui perpétuait sa valeur patrimoniale. C’était l’organisation même de l’assemblée qui était visée en vue de sortir de cette géométrie dominante. « Il a fallu lier les exigences du service des monuments et des sites et intégrer les codes et règlements imposés pour un bâtiment public tout en préservant ce bâtiment d’importance régionale et nationale, » relève Philippe Bonhôte. Cette évolution impliquait d’avoir une réflexion approfondie sur la manière de s’adapter au contexte actuel. Cette notion de spectralité est capitale, car elle permet de créer des liens entre les personnes qui se partagent les espaces. « On a l’impression d’avoir beaucoup appris en réfléchissant sur ces questions liées à la recherche de l’ambiance de travail dans une institution parlementaire, sans oublier que les gens qui utilisent ce bâtiment avaient aussi des exigences précises quant au processus de travail, au respect des coûts et des délais, » avoue à ce sujet Philippe Bonhôte.

Diego Esteban ©Magali Girardin

« Je suis convaincu qu’il va avoir un effet positif sur les débats qui s’y tiendront. La nouvelle forme en hémicycle devrait améliorer le travail parlementaire. »

UNE ARCHITECTURE AU SERVICE DE L’HUMAIN

Quand on demande à Diego Esteban, président du Grand Conseil au moment de la rénovation, quelle a été son impression lorsqu’il a découvert pour la première fois la salle après les travaux, il répond que le mobilier véritablement unique en son genre l’émerveille. « Je suis convaincu qu’il va avoir un effet positif sur les débats qui s’y tiendront. La nouvelle forme en hémicycle devrait améliorer le travail parlementaire. Auparavant, la disposition du mobilier avait le défaut d’éloigner les élus les uns des autres, alors que, désormais, il permet leur rassemblement. Par ailleurs, les fauteuils des députés sont basés sur un modèle du célèbre designer suédois Finn Juhl, que l’on ne retrouve qu’à New York, dans la salle du Conseil des tutelles des Nations Unies. »

Il ajoute : « Nous nous retrouvons désormais dans un lieu qui a permis de gagner un espace appréciable. » Mais ces changements nécessitent encore de s’y accommoder. « On peut en bénéficier seulement juste avant une période électorale qui est riche en rebondissements, ce qui ne nous permet pas encore d’avoir le temps de nous rendre compte de tous les avantages que cela nous offre », souligne Diego Esteban. « On ne s’en apercevra seulement pleinement qu’après un certain laps de temps. On peut par exemple accéder plus facilement aux imprimantes, ce qui simplifie grandement notre travail. L’esthétique retravaillée de la salle du Grand onseil fait que l’espace y est plus vaste et les différentes couleurs laissent éclater une belle harmonie. »

Laurent Koelliker ©Magali Girardin

« L’intérêt de ce poste est que son activité change tous les jours. »

LE SAUTIER DE LA RÉPUBLIQUE FRANCHIT TOUS LES OBSTACLES

Après avoir suivi des études classiques à Genève et terminé sa thèse en 2002, Laurent Koelliker a postulé pour un poste, nouvellement créé, de secrétaire scientifique de commission au sein de l’État. Au fil des années, il franchit les différents échelons qui l’amèneront aux fonctions de secrétaire de commission, de directeur financier, puis de secrétaire général adjoint et finalement de sautier. Il occupe ce poste désignant originellement un garde-forestier, mais équivalent à celui de secrétaire administratif du canton, depuis janvier 2017. « L’intérêt de ce poste est que son activité change tous les jours », explique Laurent Koelliker, qui est plus connu du grand public, car il est aussi chargé d’annoncer l’arrivée du printemps en observant le bourgeonnement d’un châtaigner planté sur la Promenade de la Treille (qui est bordée par le plus long banc en bois du monde) qui monte à l’Hôtel de Ville. « Il faut avoir un intérêt pour l’organisation, anticiper les tâches qui nous attendent, ne pas être à court de ressources quand on est confronté à un problème ou au bon déroulement du travail. »

Il explique que la salle du Grand Conseil nécessitait une restauration depuis des années en raison de sa vétusté, que le système de vote électronique était déjà tombé en panne, mais que le Conseil d’État n’y était pas favorable. La priorité était portée sur d’autres travaux, ce qui fait que ce projet avait été mis en sommeil. Une demande d’investissement se montant à 20 millions de francs avait finalement été déposée et acceptée malgré quelques atermoiements.

Quand on demande à Laurent Koelliker s’il est satisfait du résultat de cette restauration, il acquiesce immédiatement : « L’objectif était d’allier le beau et le pratique. Genève bénéficie désormais d’une bâtisse qui, dans son genre, peut rivaliser avec les plus belles de Suisse. Nous avons en particulier bénéficié d’une grande liberté dans la définition de l’espace, car tout avait été chamboulé lors de la précédente rénovation, en particulier avec une utilisation importante du béton. »

SAUVEGARDER LES RELATIONS ENTRE LES PROFESSIONNELS

Avec un arrière-grand-père venu du Piémont, Nicolas Maulini est l’exemple même du maçon de l’époque ayant quitté sa terre natale très jeune pour aller faire fortune sous des cieux plus cléments. Il est resté à Genève avant de réussir à se faire une place dans le secteur de la construction et la rénovation de bâtiments.

Aujourd’hui, il est à la tête d’une entreprise plus que centenaire qui emploie plus de 250 collaborateurs et propose ses services dans de nombreux secteurs de la construction et de la restauration des bâtiments. Il milite intensément pour la sauvegarde des métiers anciens qui restent indétrônables sur de nombreux chantiers.

Nicolas Maulini ©Magali Girardin

« À la manière des historiens, on réinvente comment les anciens avaient bien pu faire les choses. »

Quand on lui demande s’il est souvent confronté à des chantiers du type de celui de la restauration de bâtiments historiques tels que l’Hôtel de Ville de Genève, Nicolas Maulini admet que de tout faire de A à Z est très motivant. « À la manière des historiens, on réinvente comment les anciens avaient bien pu faire les choses, » relève-t-il. Dans le cas précis, la vraie différence passe par la valeur symbolique et patrimoniale des lieux qu’il s’agit de préserver. « Tout commence déjà lors des opérations de coffrage ou de la pose des escaliers à la main, » explique-t-il.

D’où l’importance à accorder aux relations entre les gens. Il regrette cependant qu’il n’y ait plus beaucoup de main-d’œuvre qualifiée qui maîtrise ce genre de travaux. Il précise qu’il s’agit de véritables métiers d’artisans pour lesquels la mise en œuvre s’avère extrêmement importante. « Il faut rester attentif au renouvellement de la tradition. L’essentiel est d’être en mesure d’aider les architectes pour leur montrer comment préserver les véritables valeurs du métier. »

NE PAS S’ARRÊTER EN SI BON CHEMIN

Avocat et membre du Grand Conseil de Genève depuis 2009, Cyril Aellen se montre particulièrement satisfait du réaménagement de la salle qui accueille les députés. Cela lui permet de travailler plus efficacement, avec des moyens techniques modernes et performants. Les sièges ne sont plus disposés en forme de fer à cheval comme c’était le cas depuis 1961.

Les élus ne sont plus directement face à face, ce qui rend les débats plus dynamiques et moins frontaux. Par ailleurs, un soin particulier a été apporté à l’insonorisation de la salle. Les architectes ont réussi à faire en sorte que l’acoustique soit désormais plus feutrée, sans que la disposition en arc de cercle nuise aux échanges entre les élus de la République. « Rien ne va pourtant péjorer la qualité des débats », reconnaît à ce sujet Cyril Aellen.

Cyril Aellen ©Magali Girardin

« Je m’y sens à l’aise, d’autant plus que nous évoluons réellement dans de meilleures conditions de travail. »

Le maintien des instances politiques au cœur de la cité aurait pu être remis en question dans l’optique d’une profonde modernisation des lieux de pouvoir. « Je suis heureux que l’on ait décidé de rester au cœur de la cité. Cela reflète ce caractère qui est à l’image de notre canton, à savoir une ville centre ». Il indique que la disparition des vitraux décidée dans le cadre de cette restauration est regrettée par quelques nostalgiques, mais que le changement et les transformations font partie de la vie quotidienne.

Il estime que les changements apportés à la salle du Grand Conseil et aux salles attenantes sont réellement favorables au travail des élus. « Je m’y sens à l’aise, d’autant plus que nous évoluons réellement dans de meilleures conditions de travail. Mais pourquoi devrions-nous nous arrêter en si bon chemin, je pense en particulier à ce qui a trait à l’aspect énergétique ? ».

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