La Corraterie, rue des contrastes

13 décembre 2022
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Elle fait partie de ces rues au nom évocateur : la Corraterie. Jadis déjà, la longue artère invitait aux déambulations, qui furent équestres avant de devenir mondaines. Au-delà des apparats modernes, les effluves de l’histoire y flottent encore, notamment au travers des commerçants qui la font vivre et des illuminations accompagnant la période de Noël.

« S’il ne fallait en choisir qu’une, ce serait la rue de la Corraterie », affirmait sans hésitation un homme d’affaires zurichois installé à Genève au micro d’une journaliste l’an passé. Il était alors question des plus belles artères de la cité de Calvin, et cette personne interviewée n’est certainement pas la seule à songer d’emblée aux multiples charmes de la Corraterie.

D’un côté, au Nord, le Rhône. La rue de la Corraterie ne le touche pas, mais presque, car seule la place de Bel-Air la sépare du fleuve. De l’autre côté, la place de Neuve et son trafic continu, juste avant de pénétrer le poumon vert du parc des Bastions. Ainsi est-elle, de nos jours, délimitée géographiquement, la Corraterie : par deux places symbolisant la modernité, reliées par les rails. Mais les 335 mètres de long qu’elle mesure sont bien plus riches qu’un simple axe de circulation. Il suffit d’y flâner à pied, le nez en l’air, à l’écoute de l’histoire qu’elle conte.

Le monde équestre à l’origine de son nom

L’histoire de son nom, tout d’abord. Pour le comprendre, il faut revenir quelques siècles en arrière. C’est au XVIIe siècle que le premier manège genevois s’y établit. Les premiers maîtres d’équitation, également maquignons, étaient appelés les « corratiers ». Le nom de la rue viendrait donc de cette période durant laquelle tous les métiers liés à l’élevage de chevaux y étaient représentés. C’est en tout cas ce qu’explique Jean-Paul Galland dans son « Dictionnaire des rues de Genève », en précisant : « Pendant les foires, le marché aux chevaux se tenait dans cette rue qui s’appelait alors Carreria corrateriae equorum. » L’abréviation allait quasiment de soi.

« C’est au XVIIe siècle que le premier manège genevois s’y établit. Les premiers maîtres d’équitation, également maquignons, étaient appelés les ʺcorratiersʺ. »

À la Bibliothèque de Genève, on trouve une estampe de la rue datant du XVIIe siècle. On y distingue les anciens remparts et les chevaux. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, le manège accueille des bourgeois et des citoyens fortunés de la cité souhaitant parfaire leur éducation. La Corraterie commence à devenir un lieu de déambulation publique et les badauds s’arrêtent pour observer les élèves qui s’exercent avec leurs équidés. La rue est alors également appelée promenade du Parapet. En 1708, le manège déménage, mais la maison du maître de manège se trouvant au-dessus de la piste restera intacte jusqu’en 1869.

Un nouvel espace de construction se dessine

L’avenir de la Corraterie bascule au courant du XIXe siècle, alors que Genève se cherche un avenir en dehors de ses remparts. En 1826, les autorités de la ville mettent au concours le plan pour la construction du nouveau quartier de la rue de la Corraterie. Le terrain mis en vente commence à l’angle de la cour du musée Rath – tout juste construit – en allant vers le Rhône pour la longueur. Une ligne sera tracée pour la largeur depuis la cour du musée, sur le sol du bastion de Hollande, qui se trouvait au début de la Corraterie. Huit portions égales sont désignées, à partir du musée. La vente aux enchères publiques aura lieu l’année d’après et les travaux commencent en août 1827.

Le Musée des Beaux-Arts de Genève, premier bâtiment construit en Suisse pour abriter un musée, a vu le jour en 1826 grâce aux sœurs Rath et à leur générosité. Fermé entre 1916 et 1919, il a également accueilli un pan de l’Histoire puisqu’il fut prêté au CICR pour l’Agence internationale des prisonniers de guerre.

La Corraterie se transforme pour devenir peu à peu une rue aristocratique. Dans son ouvrage « Genève et ses rues », paru en 1981, Jacqueline Casari écrit : « Hautaine, stricte, élégante, sans enjolivure, jalouse de ses traditions et du maintien de son autrefois, la Corraterie se prête néanmoins aux exigences actuelles tout en restant très attachée à son passé. »

Au cœur de la finance… mais pas que

Tandis que le tram se modernise et que les drapeaux bien sagement alignés en rangée claquent au vent, les bâtiments dédiés aux activités bancaires se multiplient. De Lombard Odier à Rothschild, il fait bon avoir pignon sur Corraterie.

Mais la finance n’est pas la seule à payer cher son emplacement. Certaines enseignes historiques et plusieurs commerçants résistent aux affres du temps et aux projets de rénovation, de transformation ou de reconstruction.

En 2018, la banque privée Lombard Odier se défait de la plupart de ses biens à la Corraterie, ne conservant que son siège historique au numéro 15. Durant l’été 2022, les médias annoncent que les bureaux de Lombard Odier – les numéros de 16 à 22 – seront transformés en logements. C’est l’assureur AXA qui va proposer des appartements haut de gamme sur la rue marchande, preuve que la rue attire toujours et sait aussi s’adapter aux caprices de son époque.

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©Magali Girardin

« La finance n’est pas la seule à payer cher son emplacement. Les enseignes historiques et les commerçants résistent aux affres du temps et aux projets de rénovation, de transformation ou de reconstruction. »

L’Escalade a laissé des traces

Outre la traditionnelle course et fête de l’Escalade, plusieurs bâtiments et éléments architecturaux datent encore de la victoire de la république protestante de Genève sur les troupes du duc de Savoie (1602).La Tour Thelusson, qui appartenait à l’ancien système de fortifications, se dressait jusqu’en 1903 à la Corraterie. Détruite, elle a dû être remplacée, mais elle est restée le symbole de l’attaque la plus virulente des Savoyards, laquelle s’est déroulée juste à ses pieds. À côté d’elle se trouvaient la demeure des époux Piaget et un passage permettant de rejoindre l’intérieur de la ville. Après 1602, la tour fut nommée Tour de l’Escalade ; deux têtes sculptées, Mère Royaume et un savoyard coiffé d’un pot, se dressent toujours au pied du bâtiment actuel.

Revenons à Jacqueline Casari, qui conclut le passage de son ouvrage consacré à la rue de la Corraterie ainsi : « Si cela vous amuse davantage de garder la définition populaire qui dit que c’était l’endroit où chacun courait parce qu’il était à la mode et dans le bon ton, n’hésitez pas à choisir cette interprétation puisque la Corraterie vous y invite. » Il y a quarante ans, l’allée était déjà de celles où il faisait bon se faire voir, en train de lorgner sur les devantures de la galerie d’art ou de se déplacer prestement en costard-cravate.

Il en est de même aujourd’hui, tout particulièrement lorsque les illuminations de fin d’année viennent sublimer l’artère : empruntée, mais pas trop ; touristique, mais pas trop ; aristocrate, mais pas trop ; centrale, mais pas trop. Un équilibre entre histoire et modernité que ses commerçants et la ville cherchent à maintenir. Il suffit de fermer les yeux et de songer au manège d’antan et à ses odeurs de cuir et de paille.

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©Magali Girardin

Marie Barbey-Chappuis, Maire de Genève

Marie Barbey-Chappuis est la maire de la cité de Calvin depuis le 1er juin 2022. Cette année, la ville présente une trentaine d’illuminations lors des fêtes de fin d’année, dont douze nouveautés.

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Marie Barbey-Chappuis ©Niels Ackermann

« La décoration dans la rue de la Corraterie offre un ensemble à la fois élégant – avec une répétition par les formes marquant la longueur de la rue – et présent, sans être envahissante. »

« Il faut compter près de six mois de préparation pour les illuminations de Noël, gérées par les équipes du Service logistique et manifestations de la ville. » Tout débute par le repérage des lieux et des rues à décorer : « On essaie de concentrer nos efforts sur les zones les plus commerçantes et les lieux de passage afin de renforcer l’attractivité du centre-ville. » Il s’agit ensuite de choisir le bon matériel et d’amener chaque année un peu de nouveauté, tout en prenant en compte les contraintes, notamment sécuritaires, de chaque lieu.

« Les décorations sont importantes pour les commerçants et je crois, tout simplement, que cela fait du bien aux gens. C’est une touche de féérie dans une actualité un peu lourde. Avoir une cité sublimée pendant les fêtes de fin d’année, cela participe à la magie de Noël. » Le public et les touristes viennent surtout pour le festival de lumières Geneva lux – qui aura lieu en janvier 2023 – mais les personnes qui se rendent à Genève pour y retrouver de la famille ou faire des courses pendant les fêtes s’attendent aussi à voir des rues illuminées. « Cela fait partie de l’accueil que l’on doit à nos visiteurs. »

Quant à la Corraterie, elle fait partie, avec les Rues-Basses et celle du Rhône, des grandes artères commerçantes de Genève. « Nous y mettons donc un soin particulier. La décoration dans la rue de la Corraterie offre un ensemble à la fois élégant – avec une répétition par les formes marquant la longueur de la rue – et présent, sans être envahissante. »

Cette année est néanmoins particulière, en raison de possibles pénuries d’énergie. Certaines communes ont d’ailleurs renoncé à leurs illuminations de Noël, mais pas Genève. « Comme beaucoup de villes, nous avons dû prendre des mesures d’économies d’énergie. Le périmètre des illuminations a été restreint, du matériel et des installations les moins énergivores possibles ont été sélectionnés. Nous avons décidé d’éteindre les illuminations en pleine nuit, lorsque les rues sont vides… Finalement, nous avons pu réduire l’impact énergétique des illuminations d’environ 80 % par rapport à l’année passée. Mais je tenais à ce que ces illuminations, même en format réduit, puissent être maintenues. » Car, pour la maire, un Noël sans décorations ni illuminations, ce n’est plus tout à fait Noël.

Christelle Millo, Fleuriste chez Fleuriot Fleurs SA

C’est l’un des plus anciens commerces de la rue de la Corraterie. Fidèle au poste depuis 1920, Fleuriot Fleurs offre une plongée dans l’univers végétal en plein cœur de la cité. Christelle Millo est la troisième génération des Millo à s’adonner à sa passion des fleurs sur l’artère marchande. Voilà cinq ans qu’elle travaille chez Fleuriot. « J’ai effectué mon école de fleuriste de Lully et me voilà ici, à la Corraterie. »

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Christelle Millo ©Magali Girardin

« La ville investit aussi beaucoup pour décorer ses rues et, ici, ce sont les lumières qui sont vraiment mises en avant. On cherche toujours une unité pour que le visuel soit intéressant dans sa globalité quand on se promène. »

Les fleurs lui rappellent des souvenirs d’enfance : « J’ai toujours eu ce contact privilégié avec la nature et le végétal et je me souviens parfaitement des balades quand j’avais cinq ou six ans avec mon grand-père et mon père, à la découverte des plantes et de leurs mystères. » Christelle Millo est aussi attirée par le côté créatif de son métier. Elle aime travailler les couleurs et les textures, tout en ayant la fibre écologique bien de son temps. « On essaye le plus possible de produire nos vases et nos paniers, aussi pour le côté éthique. » La famille possède également une entreprise de biogaz, « les fleurs peuvent être recyclées en biogaz et, pour moi, c’est ça l’avenir, allier le travail avec les plantes et l’écologie ».

Au niveau des mesures énergétiques en cette période d’incertitudes, Fleuriot Fleurs a décidé de couper l’électricité entre 21h00 et 6h30. Concernant les décorations et illuminations dans la rue, le magasin a toujours utilisé des LED, « qui consomment quand même un peu moins, mais je ne sais pas comment les autres commerces vont s’adapter à ça ».

Dans le magasin de la Corraterie, l’espace à disposition est grand et décoré avec soin. Les illuminations pour Noël se précisent. La clientèle est cosmopolite, à l’image de la ville. « Beaucoup de gens viennent des bureaux et des banques aux alentours. On a aussi des artistes, du Grand Théâtre ou du Victoria Hall. Mais également des touristes et du mouvement lors des manifestations. On est le premier magasin sur lequel les gens tombent lorsqu’ils viennent des Bastions. »

Durant la pandémie de Covid-19, plusieurs commerces ont fait appel à Fleuriot Fleurs pour décorer leur vitrine de Noël. « On essaye de s’étendre dans ce domaine-là. C’est quelque chose qu’on faisait à l’époque et qui revient gentiment. » Dans la rue aussi, comme au salon de thé, « qu’on décore chaque année », chez Brachard ou même Lombard Odier. « La ville investit aussi beaucoup pour décorer ses rues et, ici, ce sont les lumières qui sont vraiment mises en avant. On cherche toujours une unité pour que le visuel soit intéressant dans sa globalité quand on se promène. »

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