L’immeuble Clarté, un rayon de soleil au cœur de la ville

4 mai 2021
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Situé sur la rive gauche du lac Léman, dans le quartier des Eaux-Vives, l’immeuble Clarté est le seul bâtiment témoignant à Genève de l’œuvre du célèbre architecte Chaux-de-Fonnier Le Corbusier. Faisant appel à des piliers métalliques qui soutiennent sa structure habitable, il se démarque radicalement de l’architecture de l’époque par son approche révolutionnaire.

Pour le bâtiment qu’il érigea à Genève de 1930 à 1932 avec l’appui technique et financier de l’entrepreneur genevois Edmond Wanner, spécialiste en ferronnerie, le célèbre architecte Le Corbusier appliqua les cinq points qu’il avait formulés pour une architecture moderne : le plan libre, la structure ponctuelle, la façade libre, le pan de verre et la toiture-terrasse. Durant la première moitié de son existence, le Neuchâtelois d’origine fit ses gammes d’architecte sur de petites villas, tandis qu’il consacra la deuxième partie de sa carrière à expérimenter ses aspirations sur des projets plus ambitieux. C’est Edmond Wanner qui lui permit de concrétiser ses rêves et de déployer son expression et son expérience d’architecte et d’urbaniste.

© Magali Girardin

Situé à la rue Saint-Laurent, l’immeuble Clarté, chef-d’œuvre de 50 mètres de longueur et de 15 mètres de largeur, est soutenu par un soubassement fait de 280 pieux sur lequel a été coulé un radier renforcé d’un treillis métallique assurant sa stabilité.

Le métal et le verre prédominent dans tout le bâtiment

Les logements sont déclinés en différentes surfaces destinées à accueillir des habitants intéressés tant par un studio, que par un appartement ou un duplex de huit pièces. L’omniprésence du métal dans les éléments architecturaux de l’immeuble Clarté est à mettre à l’actif d’une collaboration particulièrement fructueuse entre Le Corbusier et Edouard Wanner tout au long de la conception et de la construction de l’immeuble. Cette alliance a été à la base de la reconnaissance de l’intérêt architectural qu’il présente.

© Magali Girardin

Les 47 appartements qu’abrite le bâtiment sur huit étages sont accessibles à partir de deux allées distinctes. Dès que l’on pénètre dans l’un des deux halls d’entrée, on est frappé par l’usage ingénieux qui y a été fait du métal et des briques de verre. Les apports des techniques qui ont été sélectionnées sont très modernes pour l’époque, en particulier les rambardes métalliques, les balcons, les balustrades et les claustras. La technique du soudage à l’arc, que maîtrisaient parfaitement bien les ouvriers d’Edouard Wanner, est prédominante.

© Magali Girardin

Le bâtiment est soutenu sur toute sa hauteur par des piliers qui dégagent les façades de leur rôle de structure porteuse. À l’intérieur des deux halls d’entrée, les cages d’escalier sont couronnées par une élégante voûte composée de dalles en verre translucide résistant aux intempéries.

Une grande liberté dans l’aménagement des espaces de vie

© Magali Girardin

L’immeuble exploite la liberté issue de l’imagination de ses concepteurs et des principes architecturaux défendus par Le Corbusier.

Les larges ouvertures vers l’extérieur permettent de restituer un maximum de lumière jusqu’au cœur des espaces de vie des habitants. De ce principe ressort une très grande liberté dans l’aménagement intérieur des espaces d’habitation. La peau extérieure du bâtiment se présente sous la forme de larges baies vitrées dont profitent les appartements. De longs balcons courent en enfilade tout autour des façades. Les appartements en duplex possèdent un escalier intérieur qui étend la surface habitable, ce qui représentait une réelle nouveauté pour l’époque. L’immeuble offre des avantages novateurs, tels que la présence d’ascenseurs, de boutons de commande situés à l’intérieur des appartements, ainsi que des dévaloirs pour les ordures (aujourd’hui condamnés pour des raisons d’hygiène), et des stores verticaux dotés de lamelles en bois (du mélèze du Canada très résistant aux rayonnements du soleil et aux intempéries).

© Magali Girardin

Leur commande a été mécanisée lors de la dernière restauration, mais les anciens organes manuels de commande ont été préservés. L’aspect chromatique du bâtiment est régi par une palette de 43 couleurs (dont 15 nuances de gris) qui devaient être scrupuleusement respectées.

Dans le cadre des rénovations de l’immeuble, les anciens radiateurs toujours en fonction ont repris leur aspect originel des années 30. Ils ont été sablés et repeints dans une teinte brunâtre avant d’être remontés à leur emplacement d’origine. Les cadres des structures intérieures des façades ont été repeints dans leur bleu clair d’origine, qui assure une transition chromatique harmonieuse avec le ciel. Dans les appartements, les salles de bains d’origine ont été aménagées ou rénovées de fond en comble, en tenant compte des exigences actuelles en matière de confort sanitaire.

Plusieurs campagnes de rénovation sauvent le bâtiment

L’immeuble Clarté commença à montrer des signes de vieillesse à partir des années 50. Des aménagements ont pourtant été exécutés pour le maintenir en état. L’architecte Marc-Joseph Saugey cloisonna l’emplacement où se trouvait le restaurant, recouvrit les verrières d’un shed en toiture, ajouta des couvertes de ferblanterie pour les protéger de l’humidité. Soucieuse de préserver ce témoin emblématique de l’architecture suisse, la Fédération des architectes suisses (FAS) acquit l’immeuble en 1968.

Bien décidés à ne pas voir tomber en décrépitude à plus ou moins courte échéance ce joyau de l’architecture genevoise, les architectes Pascal Hausermann et Bruno Camoletti (membre de la célèbre dynastie éponyme) le rachetèrent en 1975, avec le soutien des banques, en vue de le restaurer. Malgré son état de vétusté avancé, l’immeuble est sauvé de la démolition. Le chauffage à charbon est d’abord remplacé par une chaudière à mazout, puis au gaz en 2010.

En 1986, l’immeuble est inscrit au registre des monuments historiques du canton de Genève. Lors de la grande crise immobilière des années 90, l’immeuble est transféré au sein d’une Fondation de valorisation de la Banque cantonale de Genève (BCGe) et ses appartements sont en partie vendus.

De réels espoirs pointent à l’horizon

En 2007, une page se tourne pour l’immeuble de Le Corbusier grâce à l’appui de la Fondation de valorisation des biens de la Banque cantonale de Genève, l’État de Genève et l’Office fédéral de la culture. Les travaux de rénovation, qui s’élèvent à environ 15 millions de francs, commencent. Placée sous la direction de l’architecte Jacques-Louis de Chambrier, cette opération se fait conformément aux préceptes de la Charte de Venise et la palette chromatique de Le Corbusier utilisée pour l’immeuble en 1932.

La rénovation de l’enveloppe extérieure et des parties communes se termine en 2010 et les propriétaires des lots prennent en charge les parties intérieures de leurs biens. Après avoir été refusée en 2009 puis en 2011, le classement de l’immeuble Clarté au titre de patrimoine mondial de l’Unesco intervient finalement en 2016, lors de la quarantième

MICHEL NOISET, RÉSIDENT DE L’IMMEUBLE CLARTÉ ET SECRÉTAIRE DE LA FONDATION CLARTÉ

Michel Noiset © Magali Girardin

En 2017, l’État de Genève et la Ville de Genève ont créé la fondation Clarté, avec comme objectifs principaux la sauvegarde et la mise en valeur de l’immeuble Clarté. Elle travaille en étroite collaboration avec l’Association Clarté 1932, qui regroupe une grande majorité de propriétaires. Un projet en cours d’élaboration vise à transformer le restaurant indien du Darshana situé au rez-de-chaussée en un centre d’accueil et culturel où des maquettes et des livres dédiés à Le Corbusier et à l’immeuble Clarté seront exposés. On y trouvera également un salon de thé et un espace qui sera réservé à l’exposition de travaux des étudiants de la HEAD. Propriétaire depuis 2010 d’un appartement de l’immeuble Clarté, Michel Noiset est tombé sous le charme de l’édifice.

Ingénieur de formation, il apprécie particulièrement le concept du bâtiment, les solutions techniques et les innovations qui y ont été déployées. « Les confrontations entre l’architecte et l’entrepreneur et financier du projet n’étaient pas rares, mais ils arrivaient toujours à trouver un consensus », note Michel Noiset. Le projet était cependant tellement novateur pour l’époque que cela a soulevé des critiques parfois virulentes parmi la population et les édiles genevois.

© Magali Girardin

« L’omniprésence des surfaces vitrées nous donne l’impression que l’on se trouve indifféremment autant à l’intérieur de notre appartement qu’à l’extérieur de celui-ci. »

Les aménagements qu’il a réalisés dans son appartement sont d’un style minimaliste très élaboré. C’est particulièrement le cas de la salle de bain dont les cloisons de la douche sont réalisées au moyen de briques de verre Nevada et d’une robinetterie très moderne.

L’esthétique du bâtiment ne laisse pas indifférent ce propriétaire. Les lignes formées par les balcons ou la proue confèrent au bâtiment un aspect digne des paquebots au long cours qui fendent les mers et les océans de notre planète.

JACQUES-LOUIS DE CHAMBRIER, L’ARCHITECTE DE LA GRANDE RÉNOVATION

Jacques-Louis de Chambrier © Magali Girardin

En 2001, Pierre Albert Ducret, administrateur de la copropriété de l’immeuble Clarté, tirait la sonnette d’alarme en dressant un bilan particulièrement désastreux de l’état de délabrement de l’immeuble sur lequel aucun entretien n’avait été réalisé depuis sa construction. L’État venait d’ordonner que des travaux de rénovation soient entrepris pour des questions de sécurité. «

L’ampleur de la tâche s’est vite avérée gigantesque. La première mesure a constitué à mettre l’ouvrage hors eau », explique Jacques-Louis de Chambrier, architecte mandaté pour ces travaux de restauration. Il fut chargé avec son équipe d’entreprendre un passionnant travail de recherches, d’études, d’analyses, de préparation des plans et de mise au point de solutions en étroite collaboration avec les experts retenus pour la rénovation. L’étude des mesures de sauvegarde s’acheva deux ans plus tard. L’équipe supervisa sur place les travaux de restauration. Le mandat qui lui avait été confié englobait toute l’enveloppe extérieure de l’édifice et les communs. Les ouvriers commencèrent à s’attaquer aux travaux en 2007. « Les parties exposées à l’air extérieur étaient entièrement rouillées », se souvient aujourd’hui encore Jacques-Louis de Chambrier.

« Les parties métalliques fixes furent sablées sur place et les éléments amovibles en atelier. Les agrafes de support des rambardes durent être en bonne partie reconstruites alors que nous avons conservé ce que l’on pouvait encore sauver. »

Mais le plus grand défi a été de conserver et de restaurer le maximum d’éléments d’origine pour garder la substance authentique du bâtiment qui est unique, et aussi de reproduire au plus près les couleurs d’origine des façades et de l’intérieur ; tout cela en respectant au mieux les normes de structure, d’étanchéité, d’isolation, de sécurité, de protection contre le feu, de suppression des substances dangereuses (par exemple peinture au plomb), se souvient Jacques-Louis de Chambrier. Composées jusqu’ici de deux vitrages accolés l’un contre l’autre, les baies vitrées installées en périphérie du bâtiment furent toutes remplacées pendant cette restauration par des verres isolants.

© Magali Girardin

« Il a également fallu refaire entièrement les terrasses installées en toiture où l’on avait constaté d’importants écoulements », ajoute Jacques-Louis Chambrier. Les stores à rouleau en bois furent aussi tous changés et leurs coulisseaux en partie remplacés. L’architecte met par ailleurs en exergue le travail réalisé sur ce qui a trait à la technique du bâtiment. Les parties électriques ont été changées et une chaufferie au gaz a été installée. Une ventilation mécanique a été installée dans l’ensemble de l’immeuble en remplacement de la ventilation naturelle dans chacune des courettes existantes. « Je reconnais l’excellente collaboration qui s’est instaurée avec les artisans qui travaillaient sur le chantier pour arriver à ce résultat », indique-t-il. Les travaux se sont finalement achevés en 2010, après maintes péripéties.

MÉLODIE MORETTI, UNE ARCHITECTE DANS LES MURS

Mélodie Moretti © Magali Girardin

« Nous travaillons aussi bien sur des éléments intérieurs très fins et délicats que sur des éléments extérieurs », note en préambule Mélodie Moretti, architecte pour le bureau DVK qui a ses bureaux au cœur de l’immeuble Clarté. Il a participé à la restauration intérieure d’une quinzaine d’appartements, sur la cinquantaine que comprend l’immeuble, et à celle des communs et des façades.

« Nous avons une excellente connaissance du style Le Corbusier et nous sommes un peu comme les gardiens du temple », rappelle-t-elle en substance.

La mémoire de l’architecte réputé pour sa vision novatrice de l’aménagement des espaces de vie est toujours omniprésente. Mélodie Moretti admet que les façades en béton ou en bois n’ont plus de secret pour les architectes des lieux, qui s’en inspirent tout naturellement lors de travaux à effectuer tant aux extérieurs qu’aux intérieurs de l’immeuble, mais aussi dans les nouveaux projets dont ils ont la charge. De plus, l’ambiance qui règne sur place est propice à la création. « L’important est de trouver des parallèles », souligne Mélodie Moretti. Par exemple dans la définition des typologies des appartements qui sont le fruit d’un assemblage d’idées. Celles-ci sont très bien transposées dans le bâtiment à la fois avant-gardiste et en même temps très actuel qui les abrite. « Nous nous adaptons au contexte et aux désirs de nos clients », poursuit Mélodie Moretti. Elle rappelle qu’avec les éléments anciens, tout l’art est de travailler en étroite délicatesse avec la matière. « Tout le charme réside dans une vie simple qui nécessite beaucoup de sophistication », souligne-t-elle. Mais cela n’empêche pas d’être quotidiennement confronté à des réalisations modernes. Preuve en est, le bureau DVK, dirigé par Brigitte Jucker-Diserens, vient d’être retenu pour assister Jean Nouvel dans la rénovation de l’emblématique hôtel Noga Hilton qui était devenu l’hôtel Kempinski en 2006.

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