Verticalité – Des tours pour prendre de la hauteur

3 février 2026
17 vues
12 minutes de lecture

Elles permettent de gagner en densité verticalement, prennent une place grandissante dans les paysages urbains d’aujourd’hui et y ouvrent de nouveaux horizons autant qu’elles les modifient : petite plongée dans la réalité des tours qui, à Genève, n’oublient plus désormais de se penser en termes qualitatifs.

Au centre de l’actuelle mutation du paysage urbain, la question de l’édification vers le haut est plus que jamais d’actualité dans un territoire genevois restreint, cerné par une frontière et un lac.

Compact, le canton l’est déjà par nature et si l’on tient compte des contraintes d’un cadre législatif strict en matière d’aménagement du territoire, il devient carrément exigu. Densifier dans le sens vertical est ainsi l’une des pistes à privilégier pour éviter l’étalement urbain, tout en répondant à une réalité indéniable : alors que seuls 3 logements sur 1000 y sont disponibles actuellement, Genève et sa croissance économique attirent toujours et la population est vouée à y croître encore.

Grandir en s’élevant

Mais il n’est pas question ici de se comparer avec la densité new-yorkaise et sa profusion de gratte-ciels découpant l’horizon, l’emblématique « skyline », ni de verser dans le gigantisme émirati ou l’encombrement hongkongais. La réponse genevoise se pense en fonction de l’échelle de Genève (territoriale et démographique) et, désormais, en termes qualitatifs.

Le territoire de Genève-Ville est contraint : 15,88 km2 pour un peu plus de 200’000 habitants, soit la plus forte densité de population de Suisse. À titre de comparaison, Bâle-Ville affiche une superficie de 26,95 km2 pour 20’000 personnes de moins, quand l’île de Manhattan compte 1,66 million d’habitants répartis sur 60 km2.

Pour circonscrire un peu plus le débat : un rapport des Nations Unies a révélé fin novembre que 45% de la population mondiale vit aujourd’hui en milieu urbain, en soulignant que cette proportion n’était que de 20% dans les années 1950. Il y a là matière à réflexion, surtout que ce chiffre devrait monter à… 66% en 2050. Autant dire demain.

Une contradiction à résoudre

Dès lors, pour quelles solutions opter ? La réponse de John Wilmoth, directeur de la Division de la population au sein de l’ONU, fuse : « La gestion des zones urbaines est devenue l’un des défis de développement les plus importants du XXIe siècle ».

Dans « Le Temps » du 17 novembre 2025, Daniel Ducrey, directeur de Mobimo, tenait des propos forts et clairs : « La population veut limiter l’étalement urbain tout en refusant sa densification. (…) Pour résoudre cette contradiction, il faut du leadership et une vision claire : construire davantage, oser la hauteur et offrir plus de surfaces ».

Genève en capitale

Siège des organisations internationales, ville carrefour, plus petite capitale qui n’en a pas le titre, Genève s’est toujours considérée comme une ville-monde. Alors, de quoi la réticence de certains face à la verticalisation du territoire est-elle le nom ?

Il semble acquis que le PAV, nouveau quartier en devenir, marque une évolution urbaine historique avec ses tours baptisées Tour des Vernets, Tour Pictet, Rolex Tower ou Tours de l’Étoile. Genève évolue dans l’air du temps, en utilisant une forme architecturale à même de contribuer à la résolution de l’un de ses grands problèmes : l’épineuse et incontournable question du manque de logements dans un territoire contraint.

L’objectif des tours modernes répond en premier lieu à la nécessité d’offrir à une population en hausse de nouveaux logements et services indispensables.

Mais finalement, qu’est-ce qu’une tour ? Un objet qui vient se démarquer de l’existant, avec le seul horizon pour toile de fond ; un peu comme le Cervin, d’une certaine façon. En allemand, on ne parle pas de « gratte-ciels » comme en français, mais de « gratte-nuages » (Wolkenkratzer). Longtemps, on a, semble-t-il, cherché à compenser des formes d’empilement par un surcroît de poésie.

Plus prosaïquement, une tour est un bâtiment plus haut que large, qui ouvre de nouveaux espaces dans le sens vertical. Si les premières avaient des vocations assurément plus protectrices, l’objectif des tours modernes répond en premier lieu à la nécessité d’offrir à une population en hausse de nouveaux logements et services indispensables.

Genève lève les yeux

Jusqu’à ce qu’une partie d’entre elles soient détruites ou transformées au tournant du XXe siècle, les tours ont toujours existé au bout du lac. Il y a celles de la Cathédrale, la Tour Baudet, la Tour de l’Île et la Tour Thellusson, à la Corraterie, qui, rebaptisée un temps Tour de l’Escalade en raison des combats qui s’étaient déroulés à ses abords, fut détruite en 1903.

Au XXe siècle, les tours ont commencé à trouver d’autres proportions, suivant les progrès techniques, notamment à partir des années 1930. C’est là qu’est apparue la Tour de Rive, un édifice d’une vingtaine de mètres que l’on doit à Marc-Joseph Saugey, le même architecte qui a construit le cinéma Le Plaza ou l’Auditorium Arditi. Longtemps considérée comme une anomalie et largement critiquée pour sa « discordance complète » avec les immeubles voisins, la Tour de Rive a finalement été inscrite à l’inventaire cantonal à l’été 2014 pour ses qualités comme pour son importance dans l’histoire de l’architecture locale.

Chacune à sa façon, les tours ont toutes redessiné l’horizon et l’imaginaire genevois.

Citons encore la fameuse « Tour de la Télé », datant des années 1970, ou les tours Cérésole de Lancy (ou « de la Vendée »), ses aînées d’une dizaine d’années, sans oublier la Tour Firmenich, construite en 1964 et rénovée en 2002, qui surplombe l’Arve, au bout de la Jonction. Comme un clin d’œil, elle semble faire écho à celle de 90 mètres et 28 étages qui va pousser dans le PAV et qui proposera des logements très divers. Chacune à sa façon, elles et leurs congénères ont toutes redessiné l’horizon et l’imaginaire genevois.

L’organisation du nombre

Alors, bis repetita ? À chaque génération sa petite (r)évolution ? Retombera-t-on à propos des indispensables projets futurs dans l’ornière des oppositions émotionnelles ? La croissance en hauteur continuera-t-elle à rebuter plutôt que de se teinter de pragmatisme dans l’esprit des Genevois ? Pas si sûr car, aujourd’hui, on construit avec d’autres notions en tête.

Densifier aujourd’hui, c’est prôner la qualité avant de jouer la quantité.

En 2007, l’architecte Marcelin Barthassat précisait à propos des immeubles-tours, en reprenant les mots prononcés par Aldo van Eyck en 1960 : « Ce n’est pas le nombre qui est un problème, mais l’organisation du nombre. (…) Autrement dit, la forme et la qualité urbaines doivent demeurer au centre des opérations de densification ».

Tour Opale ©HRS Real Estate

Bref, l’objet (le développement et la tour) est un facteur incontournable, dont on ne peut faire l’économie. Ce qui doit être prioritaire désormais, c’est la manière (la qualité et le ressenti). L’aménagement du territoire ne doit plus se penser comme des cases à remplir, mais en fonction d’es-paces harmonieux et de lieux de vie. Densifier aujourd’hui, c’est prôner la qualité avant de jouer la quantité.

« Construire haut, oui. Mais surtout : construire avec sens. »

Sur son réseau social, Yves Cretegny, directeur des ventes chez Naef Immobilier, met également la notion de qualité au cœur du débat : « Des tours pour tous, pas pour quelques-uns. (…) Genève n’échappe pas à la question de la densité. Le PAV est une chance unique : loger, verdir, moderniser. Mais il faudra veiller à ce que ces tours ne soient pas seulement des mètres carrés empilés. Elles doivent devenir des lieux de vie désirables : inclusifs, écologiques et beaux. Construire haut, oui. Mais surtout : construire avec sens ».

Une dimension incontournable

On peut y voir un écho à ce qu’écrivait le professeur Albert Jacquard dans la plaquette « Densité et qualité : les deux défis d’un urbanisme responsable » (2008), au moment d’expliquer pourquoi la « 3e dimension » est devenue incontournable en urbanisme : « Aujourd’hui, le caractère limité de l’espace dont dispose l’être humain implique et exige une réflexion sur l’usage de ce territoire et de ses ressources. Une gestion raisonnée et collective de l’espace est devenue nécessaire ».

Tour Pictet ©Magali Girardin

Dans le numéro 4 de la revue « AOC », le géographe Michel Lussault souligne que, depuis la moitié du XXe siècle, « une géographie mondiale des “mégabuildings” est apparue, qui témoigne de l’évolution des dynamiques de l’urbanisation ». Quand seul l’iconique Empire State Building dépassait les 300 mètres en 1950, plus de 250 tours le surpassent aujourd’hui.

La verticalité, nouvelle ligne d’horizon des villes de ce monde.

Signe tangible, ce chiffre montre que la verticalité est bien la nouvelle ligne d’horizon des villes de ce monde – une évolution inéluctable que Genève, en proie à la crise du logement la plus aiguë du pays et aux prises avec les réalités d’un territoire contraint, ne peut ignorer, encore moins que d’autres villes, sans pour autant verser dans la démesure.

 

DÉTOURS GENEVOIS : UNE BALADE À HAUTE VALEUR PATRIMONIALE

Tour de l’Île
Point stratégique pour la surveillance des circulations fluviales, elle est un vestige d’un château construit vers 1215 en guise de protection contre les Savoyards. Surélevée et restaurée en 1898, sa tour est aujourd’hui un joyau du patrimoine de Genève. Le bâtiment emblématique est surmonté d’une horloge qui souligne l’importance de la place horlogère.

Tour de Rive
Construite en 1938, elle est l’œuvre du collectif L’Atelier d’architectes. Si plusieurs variantes ont été présentées, dont certaines flirtant avec les seize étages, la version finale s’arrêtera à dix (hauteur de 33 mètres).

Tours de Carouge
Édifiées entre 1958 et 1973, les Tours de Carouge sont au nombre de six. Cinq d’entre elles comptent 14 étages et s’élèvent à 45 mètres, quand la sixième monte jusqu’à 60 mètres et comprend 22 étages.

Tours de la Vendée, Lancy
Construites entre 1961 et 1965 par Jean-Marc Lamunière et Georges van Bogaert, elles portent le nom du chemin les accueillant. Cinq étaient prévues au départ, deux seront réalisées. Leur hauteur est de 53 mètres (13 étages).

Tours du Lignon, Vernier
En marge de la « muraille architecturale » et semi-linéaire de 1065 mètres qui en fait la spécificité, la cité du Lignon, bâtie entre 1963 et 1971, comprend deux tours, l’une de 26 étages et l’autre de 30. Cette dernière, haute de 91 mètres, est équipée de deux piscines.

Tour de la RTS
Œuvre de l’architecte Arthur Bugna, la « Tour de la télé » a été inaugurée en 1973. Composée de 17 étages et culminant à 60 mètres, elle a marqué une nouvelle ère en matière de constructions en hauteur à Genève.

Tour Opale, Chêne-Bourg
Réalisation du bureau parisien Lacaton & Vassal, cette tour de 62 mètres, livrée en 2020, est hybride : un rez-de-chaussée et cinq niveaux d’activités et de commerces, puis 14 étages dévolus au logement, au cœur d’un périmètre appelé à devenir le centre des Trois-Chêne.

 

 

 

Genève en forme(s)

Genève, un territoire contraint de 282,3 km2. Une des 26 pièces du puzzle helvétique qui ne tient que par une frontière de 4 km avec le voisin vaudois. Un canton aujourd’hui en pleine mutation. À la recherche de nouveaux horizons et de nouveaux espaces.

« »

Vous aimerez aussi :

Édito

Éditorial - Février 2026

2026 s’annonce comme un tournant pour l’immobilier genevois. Le changement de magistrat à la tête de l’aménagement du territoire, après douze ans de continuité, ouvre une fenêtre, étroite mais réelle, pour repenser nos priorités. Dans un canton où la pénurie traverse les décennies, nous devons revoir drastiquement la stratégie territoriale et adopter une vision d’ensemble, dépassant les enjeux de quartier pour penser le développement sur plusieurs décennies et au bénéfice des générations futures.
Diane Barbier-Mueller
2 minutes de lecture