Le Palais des Nations : un édifice phare de la Genève internationale

27 octobre 2019
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Construit entre 1929 et 1937 dans l’enceinte du parc de l’Ariana, le Palais des Nations a d’abord accueilli les délégués de la Société des Nations jusqu’à la dissolution de celle-ci en 1946. Puis il fut occupé par l’Organisation des Nations Unies, avant de devenir le siège européen des représentants des pays de l’ONU. Cet imposant complexe de style néoclassique a été érigé au statut de bien culturel suisse d’importance nationale. 

Implanté au cœur du magnifique parc de l’Ariana, un domaine de 45 hectares situé sur la rive droite du lac Léman, le Palais des Nations, après toutes ses extensions successives, s’étend actuellement sur près de 1000 mètres de longueur. On y accède depuis la place éponyme – connue pour sa chaise géante au pied brisé – après avoir parcouru une imposante allée bordée des étendards des pays qui ont adhéré à cet organisme à vocation internationale ou par l’Avenue de la Paix. C’est de là que les responsables politiques et les employés venant du monde entier accèdent aux quelque 2800 bureaux et 34 salles de conférences qu’abrite l’édifice. Au total, plus de 10 000 réunions s’y tiennent chaque année.

Construit à son origine pour accueillir les délégués de la Société des Nations (SDN), créée pour tenter de renouer les discussions et cimenter la fragile paix qui s’était dégagée après la Première Guerre mondiale, le Palais des Nations a marqué les débuts de Genève dans son rôle de capitale européenne de la diplomatie internationale.

A ce titre, il est le premier édifice d’envergure construit à Genève pour les besoins spécifiques d’une organisation internationale.

Auparavant, ces organismes,  à l’instar du Comité international de la Croix-Rouge, tout proche, avaient élu domicile dans d’anciens hôtels patriciens.

Une vision trop avant-gardiste pour survivre

La construction du Palais des Nations a été subordonnée au lancement, en 1926, d’un concours ouvert aux architectes de l’ensemble des pays du globe. Une telle décision voulait illustrer la volonté de la Société des Nations de prendre ses décisions en se fondant sur le dialogue et le compromis. Pas moins de 377 projets atterrirent sur la table du secrétariat de la SDN, plusieurs émanant d’architectes de renom, parmi lesquels on retiendra le célèbre bâtisseur suisse Le Corbusier, l’un des neuf lauréats sélectionnés qui proposèrent des bâtiments très (ou trop) avant-gardistes pour l’époque.

Fortement partagé quant au choix du projet, le jury nommera un groupe de cinq architectes (Henri-Paul Nénot, Julien Flegenheimer, Carlo Broggi, József Vágó et Camille Lefèvre) qu’il chargera d’élaborer un projet conjoint dont la première pierre sera posée en 1929.

Ce sera finalement un bâtiment d’inspiration Art nouveau en forme de fer à cheval ouvert sur le lac et les Alpes qui verra le jour. Il s’inspirera dans ses grandes lignes du château de Versailles, mais dans des dimensions moindres. Le modernisme du projet découle d’un usage généralisé du béton armé pour ce qui est de l’ossature du bâtiment.

Des blocs de parement en travertin toscan habillent la structure architecturale, ce qui confère sa teinte claire à l’édifice. A l’intérieur, des marbres de différentes couleurs sont sélectionnés pour couvrir les parois et servir de repère à la déambulation au travers du complexe.

Un passage de témoin douloureux, mais fructueux

 

© Magali Girardin

Le secrétariat de la SDN s’installe en 1933 dans un bâtiment pas encore entièrement achevé, suivi en 1936 par la plus grande partie du personnel de l’organisation. Celui-ci commença son travail dans les chambres du Palais Wilson, alors que les premières assemblées se tinrent à la salle de la réformation, sur la rive gauche du lac. Paralysée par des débats politiques ardus, des querelles récurrentes et l’absence de soutien des Etats-Unis et de la Russie, la SDN est dissoute en 1945 en raison de son manque de légitimité dû au nouveau contexte mondial qui prévaut à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Il faudra attendre 1946 pour que ce bel élan de générosité et le désir d’éradiquer les guerres entre les Etats renaissent, cette fois avec la participation des pays qui avaient boudé la SDN. L’ONU récupère alors le bâtiment qui avait été érigé pour son prédécesseur. Comme les missions de l’organisation s’étoffent au fil des ans, plusieurs phases d’agrandissement marquent les années qui suivent. Un bâtiment est surélevé de trois étages en 1950, un autre est construit en 1952 pour accueillir temporairement le siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et un dernier est érigé entre 1968 et 1973 pour abriter un centre de conférences et une tour de bureaux.

A la veille d’une phase de restauration ambitieuse

 

Un bâtiment amiral tel que le Palais des Nations ne peut survivre à l’usure du temps sans nécessiter un entretien régulier. Ce principe a été ancré dans une résolution adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU en décembre 2013. Il se caractérise par le développement d’une première étape appelée Plan de préservation du patrimoine du Palais des Nations. Les travaux envisagés visent notamment à améliorer les mesures de protection en cas d’incendie, à rénover les équipements techniques, à satisfaire aux normes actuelles en matière de sécurité et de salubrité des locaux, à faciliter l’accès aux personnes handicapées et à optimiser l’utilisation des espaces intérieurs et des installations de conférence.

Les travaux de réhabilitation du site devraient s’achever en 2023 et nécessiter un investissement de près de 850 millions de francs.

La Suisse entend contribuer à améliorer l’empreinte énergétique du bâtiment en débloquant une aide exceptionnelle de 50 millions de francs.

Plus généralement, on peut également lire dans le Plan stratégique patrimonial qui sert de document de référence à toutes les interventions qui vont s’appliquer aux travaux de restauration que ceux-ci vont permettre d’éviter que des dommages irréversibles altèrent sur le long terme la qualité du bâtiment. Il s’agit en outre de remédier au manque d’espace dont souffre le site genevois. Plus de 1000 employés du secrétariat et des bureaux de liaison des agences de l’ONU sont hébergés dans des bureaux répartis dans des locaux loués en dehors du Parc de l’Ariana.

Un vaste chantier de rénovation et modernisation en perspective

Depuis sa construction, le bâtiment qui abrite les fonctionnaires et délégués de l’ONU n’a jamais fait l’objet d’une réfection systématique de toute sa structure et de ses espaces intérieurs. Pourtant, avec le temps, les outrages des ans ont commencé à se faire sentir. Lors de l’assemblée générale de l’ONU du 27 décembre 2013, les pays membres de l’organisation ont décidé d’allouer un crédit de 837 millions de francs – hors du budget ordinaire – à la rénovation des bâtiments et infrastructures du site genevois de l’organisation. Les travaux de planification devaient durer jusqu’à la fin 2014. La première intervention majeure concerne la démolition de la tour (obsolète) de 7 étages, qui sera remplacée par un bâtiment dont la construction est déjà bien avancée. Avec ses 170 000 mètres carrés de volume, ce chantier de rénovation représente l’un des plus importants d’Europe.

Nommé au poste de directeur du Plan stratégique de préservation du patrimoine du Palais des Nations voici 2 ans et demi, le Canadien David Mc Cuaig résume les principaux défis qui seront posés aux intervenants dans le cadre de ce vaste chantier, à savoir le respect d’un précieux patrimoine artistique et architectural, mais aussi la nécessité de protéger les lieux pendant les travaux, alors que le site doit rester opérationnel durant toute cette période. Une grande salle modulaire de 600 places au total sera aussi construite pour accueillir de grandes réunions.

Lors de toutes les interventions, c’est non seulement la partie immobilière qui est touchée, mais également le mobilier, qui s’avère tout aussi précieux à préserver et restaurer. Pour répondre à ce défi et pour maintenir l’exploitation du centre de l’ONU à Genève, comme l’a décidé l’organisation pour des raisons stratégiques, les parties des bâtiments concernés par les rénovations fermeront section par section, ce qui oblige à assurer la continuité fonctionnelle des infrastructures techniques, en particulier l’énergie électrique, les alarmes et la plomberie. Aucune salle ne pourra être utilisée sans que ces infrastructures soient opérationnelles. Sans compter que les équipements audiovisuels devront être adaptés à l’évolution de la technique. Certains équipements seront uniformisés de manière systématique. « Il faut s’adapter aux évolutions constantes de la technologie », explique David Mc Cuaig.

« Malgré la construction du nouveau bâtiment, le but des travaux n’est pas d’accroître la capacité du Palais des Nations, mais d’offrir de meilleures conditions de travail. »

David Mc Cuaig © Magali Girardin

Et d’ajouter qu’une seule exception est prévue : la cafeteria sera agrandie.

La valeur artistique de nombreux éléments de grande qualité esthétique, tels que les anciennes portes, les tables et même les fauteuils, sera préservée et, si nécessaire, rénovée à travers la restitution de la qualité des essences et des matériaux originels. Dans les bâtiments et ailes historiques, l’affectation des salles sera aussi repensée au cas par cas et leur aménagement sera modernisé ou modifié en fonction des besoins. Pour tous ces travaux, l’équipe en charge de la gestion du projet a fait appel à des entreprises capables de prouver leur expertise pour ce type de travaux. « Nous voulons pouvoir collaborer avec elles sous la forme d’un partenariat », souligne David Mc Cuaig.

Ces interventions impliquent un engagement quotidien de la part de l’équipe de 40 personnes responsable de la bonne marche du projet – sans compter les architectes en charge de la coordination des travaux. « Les deux prochaines années coïncideront avec un pic d’intensité des travaux », précise David Mc Cuaig.

Le Portail des Nations

Malgré les nombreuses institutions qu’elle abrite, la Genève internationale a de la peine à se profiler dans le concert des nations à la mesure de l’importance que celles-ci représentent. C’est partant de ce constat que le banquier genevois Ivan Pictet a imaginé voici quelques années une initiative en vue de renforcer l’image de la ville du bout du lac en tant que carrefour du multilatéralisme.

Son objectif est de permettre aux populations du monde entier de prendre conscience de la contribution réelle de Genève et, surtout, d’essayer d’apporter une réponse à la question que se posent de nombreuses personnes : qu’est-ce que le multilatéralisme ? Il percevait en effet une profonde lacune dans ce domaine. Pour la combler, il a compris qu’il fallait instaurer un lieu de rencontre et d’information à la hauteur de ce pari. Il a créé à cette fin une fondation dotée d’un capital de 25 millions de francs en vue de réaliser ce qui paraissait à l’époque une utopie, d’autant plus que le premier lieu imaginé pour cette structure n’a pas pu être retenu.

Tenace, Ivan Pictet n’a pas pour autant abandonné son idée. Il a organisé des rencontres avec les Helvètes de tous bords lors du bicentenaire de la Confédération en aménageant un bus qui a circulé à travers toute la Suisse pour collecter les réactions de la population à son idée de pôle de rencontre sur le multilatéralisme.

C’est finalement Michael Møler, directeur général de l’ONU, qui a apporté son soutien au projet le 28 juin 2019, en proposant à Ivan Pictet de l’accueillir au sein du Parc de l’Ariana, le long de l’entrée des étendards du Palais des Nations, qui file vers le bâtiment principal en partant de la place éponyme.

« L’objectif de ce projet est de faire en sorte que les gens se sentent faire partie du monde », souligne Tatjana Darani, directrice de la Fondation Portail des Nations.

Tatjana Darani © Magali Girardin

Le centre d’information se présentera sous la forme de trois bâtiments de 1000 mètres carrés chacun. Le premier servira à l’accueil des visiteurs, le deuxième accueillera un petit restaurant et le troisième sera dédié à l’information des 100 000 visiteurs qui viennent chaque année s’informer sur le rôle de l’ONU sur la scène mondiale.

De là pourrait partir une navette autonome qui traverserait le parc de l’Ariana pour que les visiteurs puissent accéder directement aux différents bâtiments du site. La construction de cette infrastructure devrait commencer en 2021 et durer une année. Son inauguration et son ouverture au public sont prévues en 2023.

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